Madame Cosima me suit sur le perron; nous nous accoudons toutes deux à la rampe de fer, elle me dit qui sont ces visiteurs:
—Le conseiller Sérof est un compositeur estimé en Russie, qui mérite d'être admis «dans la franc-maçonnerie de la corde et des papillons», car il est seul à tenir haut et ferme le drapeau wagnérien à Pétersbourg. De sa femme il n'y a pas grand'chose à dire: elle semble assez effacée. Ils vont, comme vous, à Munich pour assister à la représentation de l'Or du Rhin.
—Entre soldats de la même armée il faut s'entendre.
—N'est-ce pas? Le Maître les retiendra, sans doute à souper.
—Eh bien! soyons très aimables envers Sérofitus et Sérofita!...
[XXIX]
Comme il faisait beau et très chaud, madame Cosima prenait un bain, dans le lac, avec ses fillettes, presque chaque jour, et j'étais invitée à partager ce frais délassement.
Sous l'ombre projetée par le petit hangar du débarcadère, qui fonçait un peu le bleu de l'eau limpide, on s'ébattait prudemment. Madame Cosima et les enfants portaient de longs peignoirs blancs; elle, ses cheveux blonds tressés et pendants, semblait une sainte au milieu d'angelets, ou bien un cygne guidant sa couvée. J'étais, moi, en costume de bain, et, hors des limites prescrites, je m'aventurais dans l'azur plus clair, dans les dorures de soleil, faisant des effets de coupe, très flattée de l'admiration que mon habileté et mon audace de nageuse provoquaient chez celles qui ne pouvaient pas quitter le bord. Mais, quand je m'éloignais un peu trop un chœur de jolies voix claires me rappelait, avec des cris, des supplications: je revenais alors docilement, reprenais pied, et je me mêlais à la ronde joyeuse, dans le clapotement fou de l'eau, qui jaillissait, parmi les rires perlés, en gerbes de perles.