—Vous savez qui c'était?
—Justement la personne dont je vous parlais tout à l'heure et qui, j'en suis certaine, sera très curieuse de vous voir. Elle est née Nesselrode, a été madame de Kalergis et est aujourd'hui comtesse Muchanoff. Très enthousiaste de Wagner, elle est depuis longtemps toute dévouée à sa cause. Intelligente, lettrée, musicienne!... Mon père affirme que personne n'interprète Chopin aussi bien qu'elle.
—Vous êtes liée avec elle?
—Oui!...
—Que d'amertume dans ce «oui!... Que vous a-t-elle fait?...
—Je croyais pouvoir compter sur son amitié, et elle m'a manqué, au moment où j'en avais le plus besoin. L'hiver dernier, elle m'accablait de reproches parce que je ne lui faisais pas de confidences sur les déchirements de ma vie intime. Je répondais imperturbablement: «Je n'ai rien à confier, rien à cacher; la situation pénible dont je souffre se dénouera tout naturellement, puisque nous sommes d'accord, monsieur de Bülow et moi, pour demander le divorce.» Mais mon père, avec qui je ne suis plus en relations, vient de me porter le dernier coup, en détournant monsieur de Bülow de ce projet. J'ai bien vite écrit à madame Muchanoff pour la prier d'user de son influence sur mon père. Je la suppliais de l'empêcher d'influencer monsieur de Bülow dans un sens si contraire à mes intérêts et à mes plus chers désirs. Elle n'en a rien fait: sa réponse a été confuse, sans élan, sans franchise.... Ah! que je déplore de m'être départie de ma retenue avec elle, et surtout d'avoir laissé Wagner lui écrire comme il l'a fait!... Mais, chut! le voici qui revient, je ne veux pas qu'il voie ma tristesse.
[XXXI]
Il y avait derrière la maison, dans cette cour qui était encore le jardin et d'où partait la route carrossable, une haute balançoire sur laquelle on permettait aux enfants de se balancer prudemment et dont les grandes personnes s'amusaient aussi quelquefois.
Un jour, madame Cosima s'étant assise sur la planchette, Wagner s'offrit à donner l'essor et à hâter le mouvement de la balançoire.