Ce bruit formidable était produit par le Rhin, très large à cet endroit et qui traverse Bâle avec la fougue d'un torrent. Arrêtés au milieu du pont, penchés au-dessus du parapet, nous regardions ce fleuve d'encre s'enfuir dans la nuit en déchiquetant quelques reflets d'étoiles qu'il emportait aussitôt.... Il nous semblait qu'il voulût emporter le pont, emporter la ville.
Une large lune, rougeâtre comme une braise sous des cendres, monta, au-dessus des pignons et des silhouettes inégales des maisons riveraines. Elle laissa tomber dans le fleuve une traînée sanglante, que l'eau secoua et éparpilla follement.
Nous restions là, un peu étourdis par ce spectacle, quand, soudain, un chant se fit entendre, comme submergé par ce tumulte d'eaux, distinct et fort cependant. Est-ce que nous rêvions?... Ce chant, nous le connaissions bien: c'était celui des matelots du Vaisseau Fantôme.... Quoi! est-ce que le navire maudit venait errer la nuit sur ce fleuve innavigable?
Nous nous penchions vers l'eau noire, mais nous ne voyions rien. Les voix étaient toute proches, cependant: on eût dit que le navire invisible passait sous l'arche même du pont....
Nous étions singulièrement troublés, et, quand les voix se turent, nous nous éloignâmes sans vouloir approfondir le mystère, évitant de nous convaincre que quelque brasserie joyeuse, cachée dans un repli de la berge, abritait de braves Suisses, groupés autour de bocks mousseux, dont les voix sonores et pures nous avaient ainsi hallucinés.
Maintenant, tandis que le train roulait, nous repensions à cet épisode de notre pèlerinage et il nous semblait d'un heureux augure. Pour la première fois, nous avions pu écouter, avec un recueillement sans trouble, une page du Maître. A Paris, c'était toujours à travers un énervement fébrile, l'œil aux aguets, les poings fermés pour fondre sur les interrupteurs, que nous goûtions la musique nouvelle; hors de notre pays, la cause était donc gagnée, la musique de Richard Wagner déjà populaire?...
Les stations défilaient toujours, lentement, nous approchions pourtant de la dernière. Notre émotion croissait, dominée maintenant par la terreur sacrée. Nous cherchions parmi les Dieux de l'Art lequel nous paraissait plus grand que celui dont nous allions affronter la présence, lequel nous lui préférerions, s'il nous était donné de pouvoir choisir, dans le sublime Olympe des génies, celui que nous voudrions voir.
Homère, Eschyle, Dante, Gœthe, Beethoven?... Nous les nommions tous. Même le divin Shakespeare ne nous faisait pas hésiter: le nom de Wagner flamboyait plus haut, avec un éclat plus magique. C'était Apollon et c'était Orphée fondus en une seule lyre. Poète, musicien, philosophe,—que n'était-il pas, ce nouveau venu?
—Il est cubique! concluait Villiers.
—Emmenbrücke! crie un employé.