Conviant la vue enivrée
De sa boréale fraîcheur
A des régals de chair nacrée
A des débauches de blancheur,
Son sein, neige moulée en globe,
Contre les camélias blancs
Et le blanc satin de sa robe
Soutient des combats insolents,
Dans ces grandes batailles blanches,
Satins et fleurs ont le dessous,
Et, sans demander leurs revanches,
Jaunissent comme des jaloux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De quel mica de neige vierge,
De quelle moelle de roseau,
De quelle hostie et de quel cierge
A-t-on fait le blanc de sa peau?

Alfred de Musset fut aussi un fervent de cette blanche idole et, plus tard, Henri Heine paraphrasa, en l'honneur de celle qu'il appelait «la cathédrale du Dieu Amour», les vers de Théophile Gautier:

Auprès d'elle la neige de l'Himalaya
Paraît grise comme la cendre;
Le lis que sa main saisit, aussitôt, par le contraste
Ou par jalousie, devient couleur de rouille...

J'ai peur vraiment de la voir se retourner et, comme elle a fait un mouvement, je ferme les yeux, pour garder l'illusion du passé, une minute de plus.

J'entends auprès de moi presque aussitôt de grands frissons de soie; une voix bien timbrée, chantante, me parle, avec ce léger accent russe qui module si joliment. La comtesse Muchanoff s'est assise à côté de moi et me serre la main en m'affirmant qu'il n'est pas besoin de présentation, qu'elle m'a reconnue sans qu'on me nomme; qu'ayant les mêmes admirations, les mêmes fanatismes, nous sommes de la même famille idéale et que nous nous aimions déjà avant de nous rencontrer.

Elle m'apparaît très grande dame, très sûre d'elle-même, intelligente, et passionnée d'art. Je cherche les camélias blancs près de la neige de sa poitrine, très marmoréenne, en effet, mais par le secours peut-être du blanc de perles et d'une neige de poudre de riz. Le visage est régulier, pâle sous les cheveux pâles savamment disposés. Pourtant on la devine trop supérieure pour s'attarder aux artifices de la coquetterie. Elle cherche à retenir, à prolonger une beauté célèbre, mais elle attend plus encore des grâces de son esprit, que le temps ne peut atteindre, de sa culture intellectuelle, de son talent musical.

Avec une familiarité câline, elle s'efforce de m'apprivoiser, de m'inspirer confiance; mais l'idée me hante qu'elle a des torts envers Cosima, qu'elle a trahi l'amitié, et j'ai grand' peine à répondre à ses amabilités, à sortir de ma réserve.

Liszt s'est approché, à son tour: il me parle de mon père, qu'il connaît; il m'a vue enfant et se souvient de moi, qui ne me souviens plus de lui. Je trouve qu'il a des manières onctueuses qui sont bien d'un prêtre; mais comment est-il un prêtre, et pourquoi les femmes semblent-elles toutes éprises de lui?... En ce moment, elles sont affolées de le voir s'occuper de moi, qui n'ai fait aucune avance, et voici qu'elles le rejoignent, le supplient de jouer quelque chose, le harcèlent pour qu'il se mette au piano. Il ne cède pas, les repousse assez rudement et déclare que c'est madame Muchanoff qui doit jouer, qu'il a lui-même trop de plaisir à l'entendre pour s'asseoir devant le clavier quand elle est là.

La comtesse se lève, nonchalante et dédaigneuse; elle ôte ses gants, lentement, et son sourire dit assez que c'est pour épargner une corvée à Liszt qu'elle se dévoue, et qu'elle s'amuse, autant qu'elle se moque, de la rage jalouse de toutes celles qui vont être forcées de l'applaudir.

L'ivoire, où ses mains ont des ailes,
Et, comme des papillons blancs,
Sur la pointe des notes frêles
Suspendent leurs baisers tremblants...