En effet toutes les femmes semblent se le disputer mutuellement, et sans aucune dissimulation. Son habit ne leur en impose donc pas?
—Au contraire, il les enflamme plutôt: c'est l'attrait du fruit défendu!... Liszt exerce, d'ailleurs, une fascination extraordinaire sur ceux qui le comprennent et l'admirent: j'en puis parler, car je la subis moi-même sans chercher à m'en défendre et je suis fier d'être de ses élèves.... Mais certaines femmes vont vraiment trop loin: c'est de l'idolâtrie, du fétichisme; elles se disputent une fleur qu'il a touchée, ramassent ses bouts de cigare; celles qui sont assez indépendantes pour pouvoir le faire, le suivent de ville en ville, tout le long de l'année.
—Et cela ne l'exaspère pas?
—Il serait très malheureux, au contraire, si cette atmosphère d'amour qui l'environne venait à lui manquer. Il aime cet encens et ces flatteries excessives. Il a besoin de cette royauté mystique, et, pour la conserver, très habilement, il distribue des grâces, selon les mérites, ou d'après ses préférences....
—Mais comment peut-il maintenir l'harmonie parmi son harem, et enchaîner les jalousies et les rivalités?
—C'est cela le plus inconcevable, dit Servais; il parvient à maintenir la paix dans le troupeau de ses dévotes, il leur fait même accepter et respecter une favorite. Quand on s'étonne d'une abnégation si peu habituelle aux femmes, il vous fait cette déclaration imprévue: «Elles s'aiment en moi.»
[XXXIX]
Wagner a, de Tribschen, télégraphié au roi, pour lui dire que des Français amis, qui viennent à Munich, seraient heureux de voir représenter, durant leur séjour, Lohengrin, Tannhäuser, etc., en attendant l'Or du Rhin. Déjà Lohengrin est annoncé. Mais depuis notre arrivée, chaque matin, un domestique, en livrée bleue galonnée d'or, nous apporte des places de «galerie noble», tantôt pour l'Opéra Royal, tantôt pour le Théâtre de la Résidence: c'est par ordre du roi que l'on nous fait cette gracieuseté et nous avons le plaisir—rare pour les seuls Français, hélas!—de pouvoir assister, presque chaque soir, à des représentations de drames et de comédies de Shakespeare alternant avec des opéras de Wagner. Transporté au théâtre, l'amour qu'ont les Bavarois pour les reconstitutions et les pastiches produit les meilleurs résultats: les pièces sont montées avec beaucoup de soin et la mise en scène est élégante et exacte. Il nous fut donné de voir en l'espace de quelques semaines: Richard III, le Conte d'Hiver, Comme il vous plaira, le Soir des Rois, les Deux Gentilshommes de Vérone, Lohengrin, le Vaisseau Fantôme, Tannhäuser et les Maîtres Chanteurs.