J'entrevois une mer brumeuse ... un crépuscule de rêve ... autour d'une île inconnue.... Puis, dans un remous lumineux, un grand sphinx qui émerge des flots, nage vers la rive.... En travers de son dos flotte une bannière violette, sur laquelle éclate en lettres d'or ce mot: Inviolata!...

—Et c'est tout, dit Villiers; cela ne se rattachera jamais à rien, ne s'expliquera pas. L'impression intense, le mystère, le charme, l'étrangeté inquiétante, sont contenus dans ce tableau aperçu comme par une déchirure de nuage, qui ne doit pas être écartée davantage.

—Il y a même des poèmes, ajoute-t-il, qui ne peuvent avoir qu'un seul vers; celui-ci, par exemple:

La lourde clé du rêve à ma ceinture sonne...

—Est-ce assez complet? est-ce magnifique?... Qu'est-ce qu'on peut ajoutera cela?... Par bêtise, pour faire un poème, j'ai essayé de trouver une suite.... Impossible!... Il n'y en a pas.... Pas plus à cet autre vers:

O pasteur, Hespérus à l'occident s'allume!

—La mélancolie de l'heure, le soir limpide, la lumière de l'étoile et la vie pastorale, tout y est: pourquoi chercher autre chose?

—C'est vrai, dis-je, ce genre de vers, le vers unique, dans lequel semble se condenser un poème, se suffit à lui-même et dédaigne la rime; j'en ai composé un, moi aussi, très absurde mais qui ne pouvait rimer à rien:

Je suis le nautonier des océans lunaires!

«Le poète italien Gualdo a cité quelque part ce vers en épigraphe, pour taquiner ses contemporains en leur faisant chercher «d'où c'était».