«Nous aimons Munich, mais tout le monde n'est pas de notre avis. Il est vrai que Munich manque un peu de sergents de ville, qu'on n'y chante pas les Pompiers de Nanterre, qu'on y remarque une absence de viols, d'escroqueries et d'assassinats vraiment désolante pour l'avenir de cette capitale. Par contre, nous avons vu de magnifiques théâtres où l'on joue Gœthe, nous avons visité des musées qui contiennent des trésors d'art et de génie, nous avons vu des monuments du plus pur style grec, des jardins grands comme le bois de Boulogne, des cafés immenses où l'on est servi par de belles filles que personne n'a l'idée de chiffonner outre mesure, à l'exception de quelques loustics de passage et qui en sont pour leurs frais.

«Nous sommes montés dans la Bavaria, l'énorme statue de bronze qui domine la ville et par les yeux de laquelle six personnes peuvent voir, de front, l'espace s'étendre jusqu'aux montagnes du Tyrol.

«Nous avons visité la salle des portraits des dames de beauté du pays.... Qu'on se représente une sorte de Galerie Montyon de l'amour, où—si son nez est d'un jet héroïque—la fille d'un cordonnier côtoie la fille d'une princesse. Le roi Louis Ier, qui a logé dans son palais ce naïf exposé de la beauté germanique, aimait les jolies femmes. Et les bons Bavarois racontent qu'à sa mort la scène suivante se serait passée à la porte du ciel:

«—Toc! toc!

«—Qui est là?—demande saint Pierre.

«—C'est moi, Louis Ier, roi de Bavière!

«—Un instant!—répond le bienheureux apôtre.

«Il s'écrie d'une voix de tonnerre:

«—Ramassez les onze mille vierges! Voici Louis de Bavière qui arrive!

«Mais ne rions pas trop de ce roi qui, au lieu de gloire militaire, a légué à son peuple des écoles où l'on apprend aux enfants à se tenir l'esprit haut et fier....»

—Ça va bien, Villiers, mais ne m'en lisez pas davantage, dis-je en l'interrompant. Courons plutôt à la poste: il est encore temps pour le courrier du soir. Expédions l'article: plus vous laisserez passer de temps, moins vous aurez de chances qu'il soit publié, car, malgré vos phrases conciliantes, l'actualité n'attend pas.


[XLII]

Depuis l'incident fâcheux de l'Hôtel des Quatre Saisons, où Villiers avait ôté ses bottines devant une noble assistance, nous boudions le monde, refusions les invitations, et c'est chez Frantz Servais que nous aimions à nous réunir, le soir, quand il n'y avait rien d'intéressant pour nous au théâtre.

Servais, qui faisait d'assez fréquents séjours à Munich, y avait un appartement assez spacieux, au rez-de-chaussée, dans un quartier un peu éloigné du centre. Il possédait un piano, autour duquel nous passions des heures charmantes, grâce à l'inlassable complaisance de Hans Richter qui nous jouait des fragments de l'Or du Rhin, pour nous initier un peu à l'œuvre que nous aurions bientôt le bonheur de voir représenter.

Servais n'a pas gardé rancune à Villiers: il reconnaît maintenant qu'il a très bien fait de ne pas mourir. Ils sont devenus d'excellents camarades et s'entendent on ne peut mieux....

Quelquefois nous nous amusions, entre nous, à jouer des charades. Sans doute c'était moi qui avais proposé ce genre de divertissement que j'aimais beaucoup. Ce jeu plaisait à mon père, il égayait souvent, à Neuilly, les jeudis intimes de la rue de Longchamps.

Tout de suite Servais montra de remarquables dispositions. Il avait de l'à-propos, de l'imprévu, et ne craignait pas les effets comiques. Villiers si grand acteur cependant! se déclarait incapable d'improviser deux phrases et il se réservait l'honneur de deviner le mot des charades. Schuré demandait à tenir l'emploi de public,—public un peu distrait.—tandis que Scheffer et son chien, qui ne le quittait pas, étaient tous deux très attentifs. Quant à Richter, il consentait à paraître dans les rôles de personnage muet, tellement muet même, qu'une fois, figurant un malade, il se laissa verser de la brillantine dans la bouche sans protester, pour ne pas faire manquer l'effet!

Comment la renommée, qui devait avoir autre chose à faire, s'avisa-t-elle d'annoncer par sa trompette, à travers la ville, de quelle façon nous passions nos soirées? Toujours est-il qu'on le sut: un soir que nous avions soupe au Café Maximilien, au moment où nous allions en sortir, nous vîmes arriver plusieurs équipages qui se suivaient, et s'arrêtèrent l'un après l'autre devant le café. Avant que nous eussions le temps de rien comprendre, la comtesse Muchanoff descendit de la première voiture et entra rapidement.