Dès le seuil j'aperçois Wagner, au fond de la seconde pièce, assis sur un vieux canapé.
Alors je revois brusquement Tribschen, le cadre superbe qui convenait si bien au Maître. Je pense qu'à cette heure, entre les hautes montagnes, l'ombre enveloppe la chère maison, qui n'a plus son âme, et que celle qui, par l'esprit, suit l'absent a le cœur serré d'inquiétude.
Comme c'est singulier de retrouver Wagner dans cet intérieur étroit et mesquin!... Pourtant, dès qu'il est là, on ne voit plus que lui: il rayonne sur tout ce qui l'entoure.
—Eh bien, chère amie me dit-il nous voilà en pleines «misérabilités»! Je ne regrette pas que vous soyez témoin de cet événement qui m'amène ici, car il y a des choses qui demeurent incroyables, si on ne les a pas vues.
—Mais le roi, que dit le roi?...
—Ah! j'ai idée qu'il feint d'ignorer la débâcle et ne veut pas prendre parti. On lui a certainement persuadé que la mise en scène est en effet irréalisable et qu'il est impossible de faire mieux; le plaisir que lui a causé l'audition de la musique, il veut le renouveler et dit à ses subordonnés: «Arrangez-vous, mais donnez-moi la première représentation de l'Or du Rhin le plus tôt possible.» Comment pourrait-il croire, lui qui a commandé de ne pas ménager le temps, lui qui a mis à la disposition de l'intendant la somme énorme de soixante mille florins, pour obtenir un résultat parfait, comment pourrait-il croire à la mauvaise volonté et à la malveillance de ceux qu'il emploie?
—Mais maintenant que vous êtes là, Maître, tout va changer.
—Non, hélas! La première représentation est toujours fixée à jeudi; le roi la désire et je ne veux pas le contrecarrer. Vous savez que toutes mes œuvres nouvelles lui appartiennent, en échange de l'indemnité annuelle qu'il m'accorde. Aussitôt une partition terminée, je la lui remets et il a le droit d'en disposer à sa guise. Cette fois je suis en protestation intime, mais muette, contre les représentations fragmentaires de la Tétralogie. Mais comment pourrais-je en vouloir au roi de sa juvénile impatience?... à lui qui a tout tenté pour réaliser le projet de théâtre qui aurait permis l'exécution de mon œuvre dans son ensemble?... Il ne se résigne pas à attendre, comme je l'aurais souhaité, des temps meilleurs, et il veut voir, au moins, représenter des parties de mon œuvre. Je ne peux que me soumettre. Et cela crée une situation singulièrement délicate: il est chagrin que je ne cède pas, comme il le fait, à la destinée et que je refuse de diriger les études de l'Or du Rhin, et je suis peiné de ce qu'il use de son droit en le faisant représenter; mais autant ma protestation est muette, autant son blâme est silencieux. Rien de plus ne peut troubler une amitié telle que la nôtre: c'est seulement une rafale, qui ternit un instant la surface d'un beau lac.
—Alors, Maître, que pourrez-vous faire d'ici à après-demain jeudi?
—Je veux d'abord, et surtout, réinstaller Richter au pupitre et j'ai demandé qu'il y ait une répétition demain, pour moi seul, où je tâcherai d'améliorer le plus possible, de corriger les plus grosses fautes, si faire se peut.... Je devais cet effort à mon honneur d'artiste, au dévouement de notre incomparable Richter et de mes interprètes; je le devais à mes amis: c'est cela qui a pu me faire manquer à la parole que je m'étais donnée à moi-même de ne pas venir et de ne me mêler aucunement de cette affaire.