VIII

Depuis que j'avais quelques notions des différences sociales, je me préoccupais un peu plus de ces visites que nous étions forcées de faire. Quels étaient ces étrangers, que ma chérie semblait craindre et à qui nous devions obéir?... Pourquoi, chez eux, était-ce du bois brillant par terre, avec tant de choses autrement que chez nous? J'étais confusément humiliée, quand j'étais là, humiliée pour Elle, surtout, qui avait une attitude pas habituelle.

Après quelques méditations, je crus avoir trouvé: ces gens-là étaient une autre sorte de propriétaires, qui pouvaient nous faire du mal: en tous cas, ils étaient l'ennemi, et je les pris nettement en aversion.

Dès lors, le petit être, qui se laissait traîner rue Rougemont, se montra sous un jour déplorable. Renfrogné, muet, avec des yeux pleins de haine, il repoussait d'un geste brusque toute caresse! Quel vilain enfant!... Quel caractère!... On plaignait la nourrice d'être, obligée de supporter un pareil démon. Vraiment, le petit monstre, du jour initial, tenait bien ses promesses!...

Alors, on me laissait errer, dans l'appartement, sans plus s'occuper ne moi.

J'avais vite disparu du rayon où on pouvait me surveiller, et j'inspectais tout ce qui était à ma portée; je furetais dans les bas d'armoire, choisissant, sans aucun scrupule, les objets les plus disparates et j'allais les tasser dans le panier, où ma nourrice emportait les petites affaires à moi.

Je volais pour Elle! avec quelle fierté! quelle tranquillité de conscience.... Précoce anarchiste, je rétablissais l'équilibre, je travaillais pour la justice!...

Malheureusement, avant de partir, la chérie me reniait: elle vidait le panier, rendait tout. A chaque nouvelle visite, je recommençais, et j'avais toujours la même déception poignante, en voyant mon œuvre détruite. Tout le long du retour je lui faisais des reproches.

Quelquefois une méchanceté noire, que j'imagine, souligne d'un trait plus vif le souvenir: Ma mère nous montra un jour sur son balcon, deux belles fleurs très rares, qui venaient d'éclore sur une plante grasse.

Dès qu'on eut le dos tourné, j'arrachai les belles fleurs et je les pétris dans mes mains jusqu'à les réduire en une bouillie affreuse que je jetais par terre.