Après avoir embrassé la bonne sœur Dodo, si câlinante et si douce, je descendis à la cuisine, dire adieu à une des sœurs converses, pour laquelle j'avais une admiration spéciale, à cause de la façon dont elle enlevait, de ses bras robustes et en cambrant les reins, d'énormes marmites de cuivre. Je pus saluer du même coup les étranges personnes qu'on appelait les auxiliaires, qui, seules, communiquaient avec le dehors. Leurs longues pèlerines, leur bonnet bordé de ruches noires qui leur retombaient sur le nez, leur donnaient l'air de vieilles poules huppées. Elles s'étaient chargées, parfois, des commissions pour moi, lorsque j'avais quelques sous.
Je fis exprès de rendre en dernier la visite obligatoire à la supérieure; elle me détestait et je ne pouvais pas la souffrir. Je lui en voulais, surtout depuis qu'elle m'avait infligé une punition, dont je n'avais jamais pu comprendre le motif. C'était un soir, où nous traversions la cour, en rangs, deux par deux, pour aller de la classe au réfectoire. Un vieux jardinier arrosait les pavés et un rayon de soleil tapait sur son arrosoir. En passant, attirée par ces gouttes brillantes, je fis un pas hors du rang et je passais ma main à travers la gerbe de pluie lumineuse. La supérieure sortait du jardin, à ce moment, voile baissé, à cause du vieux jardinier; elle me vit, et ce geste bien innocent la mit hors d'elle-même. Elle déclara que c'était là le signe d'une dépravation précoce et qu'il fallait une punition exemplaire. J'avoue que j'ai souvent cherché à m'expliquer, depuis, sans y parvenir, comment elle avait vu là un signe de dépravation précoce!...
Notre entrevue fut courte et glaciale. Nous ne dissimulions, ni l'une ni l'autre, le plaisir que nous avions de nous séparer.
J'allai passer le temps qui me restait, dans le jardin des religieuses, sous cette treille sur laquelle je m'étais si bien cachée le soir de mon arrivée.
J'échangeais maintenant, avec Catherine, toutes sortes de promesses. Elle me donnait l'adresse de son correspondant à Paris, rue des Jeûneurs. C'est là que je pourrais la voir, les jours de sortie. Mais moi, il m'était impossible de lui dire où elle me trouverait, et j'étais humiliée qu'on pût ainsi disposer de moi, sans moi. Où allait-on me conduire encore? Etait-ce à Montrouge? Pourvu que ce ne fût pas chez ma grand'mère!...
A cinq heures, on m'appela. J'embrassai une dernière fois, et pour la dernière fois, ma chère Catherine....
C'étaient ma mère et ma sœur qui venaient me chercher. Elles paraissaient très pressées, et très contentes de m'emmener.
—Où est-ce que nous allons? demandai-je, pendant que la voiture commençait à dégringoler péniblement la pente raide de la Montagne Sainte-Geneviève.
—Comment, où nous allons? s'écria ma mère de sa voix sonore et grave, nous allons chez nous ... et, maintenant, je l'espère bien, tu ne nous quitteras plus.