La Tatitata m'avait appris, autrefois, mais, au couvent, j'avais à peu près oublié, cela ne m'empêcha pas de répondre sans hésiter:

—Bien sûr, que je sais.

Et nous nous absorbâmes dans une partie très fantaisiste.

Un coup de timbre nous interrompit, et, bientôt, un personnage, très singulier, entra, sans aucun bruit et en saluant de la tête. Il me fit l'effet d'un prêtre sans soutane.

C'était Charles Baudelaire.

—Ah! voilà Baldelarius! s'écria mon père, en tendant la main au nouveau venu.

Mon père a tracé ainsi son portrait.

«... Il avait les cheveux coupés très ras et du plus beau noir; ces cheveux faisant des pointes régulières sur le front d'une éclatante blancheur, le coiffaient comme une espèce de casque sarrasin; les yeux, couleur de tabac d'Espagne, avaient un regard spirituel, profond, et d'une pénétration peut-être un peu trop insistante, quant à la bouche, meublée de dents très blanches, elle abritait, sous une légère et soyeuse moustache ombrageant son contour, des sinuosités mobiles, voluptueuses et ironiques, comme les lèvres des figures peintes par Léonard de Vinci; le nez fin et délicat, un peu arrondi aux narines palpitantes, semblait subodorer de vagues parfums lointains. Une fossette vigoureuse accentuait le menton comme le coup de pouce final du statuaire; les joues soigneusement rasées, contrastaient par leur fleur bleuâtre que veloutait la poudre de riz, avec les nuances vermeilles des pommettes; le cou d'une élégance et d'une blancheur féminines, apparaissait dégagé, partant d'un col de chemise rabattu et d'une étroite cravate en madras des Indes et à carreaux. Son vêtement consistait en un paletot d'une étoffe noire lustrée et brillante, un pantalon noisette, des bas blancs et des escarpins vernis, le tout méticuleusement propre et correct avec un cachet voulu de simplicité anglaise et comme l'intention de se séparer du genre artiste, à chapeau de feutre mou, à veste de velours, à vareuse rouge, à barbe prolixe et à crinière échevelée. Rien de trop frais, ni de trop voyant dans cette tenue rigoureuse. Charles Baudelaire appartenait à ce dandysme sobre qui râpe ses habits avec du papier de verre pour leur ôter l'éclat endimanché et tout battant neuf si cher au philistin et si désagréable pour le vrai gentleman. Plus tard même, il rasa sa moustache, trouvant que c'était un reste de vieux chic pittoresque, qu'il était puéril et bourgeois de conserver....»

Déjà, il avait coupé cette moustache et c'est ce qui lui donnait pour moi l'air d'un prêtre. Je le regardais avec ces yeux écarquillés et fixes que j'avais devant toute chose nouvelle.

—Je te présente mon autre fille, dit mon père.