Je ne me souviens pas d'avoir vu Gérard de Nerval, mais j'ai bien souvent entendu parler de lui. Il avait été le camarade de collège de mon père et c'est certainement l'ami qu'il a aimé avec le plus de tendresse. Jamais, il ne cessa de regretter «ce pur et charmant écrivain, qui, à l'esprit le plus ingénieux, au caprice le plus tendre, joignait une forme sobre, délicate et parfaite,» celui à qui Gœthe écrivait, après la traduction de Faust en français, que Gérard publia à l'âge de dix-huit ans: «Je ne me suis jamais si bien compris qu'en vous lisant.» Le chagrin causé par sa mort tragique ne s'effaçait pas; mon père et ma mère en parlaient souvent entre eux, avec de vagues idées d'enquête et de représailles, car ils n'avaient jamais cru au suicide. N'ayant pas de preuves suffisantes, mon père n'osait pas écrire ce qu'il pensait, mais il le disait; d'après lui, Gérard de Nerval n'avait matériellement pas pu se pendre là où il était accroché; on l'avait assassiné, pour lui voler le prix d'un travail, qu'il avait touché la veille.

Paul de Saint-Victor, qui venait souvent, était un des mieux accueillis. Il se proclamait le disciple de mon père et ils avaient, entre eux, une similitude extraordinaire de goûts et d'opinions artistiques; une parenté d'esprit très singulière, qui leur créa même, à propos du feuilleton du lundi, qu'ils faisaient tous deux dans des journaux différents, de bien curieux embarras. Ils évitaient, cependant, de se faire part de leurs impressions, quand ils se rencontraient au théâtre. Ils causaient de littérature ou discutaient des questions d'art, mais ne soufflaient mot de la pièce qu'on représentait: Ils savaient bien que, même sans se rien dire, ils ne seraient que trop du même avis. Plusieurs fois, en effet, il leur était arrivé, sans qu'il fût possible de soupçonner l'un ou l'autre de plagiat, les articles paraissant à la même heure, d'avoir écrit des pages presque identiques. Mon père racontait que, maintes fois, en commençant son feuilleton, il avait biffé ce qu'il venait d'écrire, pour prendre un autre point de départ, se disant: «Saint-Victor va commencer comme cela» et il était rare qu'il ne trouvât pas exprimée, dans les premières lignes de l'article de son confrère, l'idée qui s'était d'abord présentée à lui.

Quelquefois, c'était plus étrange encore. Tandis que mon père se disait: «Saint Victor va penser ainsi», Saint-Victor, de son côté, pensait: «Gautier aura cette idée-là» et, tous deux alors, pour éviter la rencontre, laissant la route qui s'était d'abord offerte à eux, prenaient un même sentier de traverse, qui, à leur joyeuse surprise les remettait face à face.

A nous, Paul de Saint-Victor faisait un peu peur, par sa gaîté moqueuse, la torsion de ses sourcils, ses moustaches en crocs, si noires et si aiguës, et par la raideur de son cou, qui semblait ankylosé par le carcan du faux-col éblouissant.

Edmond About, que l'on appelait toujours, je ne sais trop pourquoi: «Le jeune About, âgé de vingt-sept ans», venait aussi. Mon père savait très bien imiter sa manière de rire en fronçant le nez et en fermant tout à fait les yeux; il s'exécutait sans se faire prier, dès que nous lui disions: «Papa, fais About.»

Mais celui qui m'enthousiasma du premier coup, ce fut Gustave Flaubert. Il m'apparut tout de suite comme un personnage prodigieux et colossal, avec sa haute taille, ses larges épaules, ses beaux yeux bleus, frangés de longs cils noirs et sa moustache de chef gaulois.

Il disait souvent: «C'est énorme!» en rejetant ses bras en arrière et en se penchant vers son interlocuteur, comme s'il eût voulu lui donner un coup de tête dans l'estomac.

A table, il racontait de monstrueux paris, dans lesquels on s'engageait à boire des barils d'eaux-de-vie, à dévorer des monceaux de nourriture, à accomplir des prouesses fantastiques; le tout énoncé avec une richesse d'images, une abondance de gestes et une ampleur de voix, qui me stupéfiaient et me comblaient d'admiration.

J'aurais voulu l'écouter toujours, et un de mes désirs était de lire ses œuvres, mais j'avais beau fouiller la bibliothèque, je ne trouvais aucun livre de lui.

Un soir, il avait promis de lire, devant quelques intimes, un fragment de la première version de La Tentation de saint Antoine. Quand le moment fut venu, on m'envoya me coucher. Je suppliais, avec des pleurs et des cris, qu'on me permît d'entendre Flaubert, mais on déclara que ce qu'il allait dire n'était pas du tout pour les petites filles. Mon père était assez disposé à me laisser rester. Flaubert lui-même était attendri; leur influence fut vaine et je dus céder la force.