Rien n'est changé dans ces deux petites chambres où j'ai commencé à vivre; mon pseudo-portrait est toujours accroché au mur; mon berceau est à la même place; «il y restera tant que je serai là», dit ma nourrice.
Et Marie, et Sidonie, et Pauline, où sont-elles? A leur ouvrage. Eugène est à l'école. Pour rencontrer tout le monde, il faudrait venir un dimanche. Mais puisque j'étais sortie du couvent, heureusement, elle viendrait souvent me voir, avec l'un ou avec l'autre.
Quand nous partons, pour nous accompagner un peu, la Chérie fait un bout de toilette; elle met son auréole tuyautée, attache, sur ses épaules, un châle à franges..., et je reconnais le cher petit châle vert à palmes, qui a été teint en noir et où les dessins ne sont plus visibles.... Et, tout à coup, je me souviens de la noce de Marie où, à cette même place, le petit châle vert, dans toute sa fraîcheur, fit sa première apparition.... J'ai le cœur serré par un regret poignant. Je comprends mieux la mort, les tristesses, la méchanceté du temps, devant cette pauvre étoffe qui a dû prendre le deuil.
LXVII
Un après-midi, Rodolpho, que je n'avais pas vu depuis bien longtemps, vint nous rendre visite. Il amenait avec lui un grand jeune homme, blond, qui portait encore l'uniforme de collégien, et qu'il nous présenta comme notre frère.
Notre frère!... On ne nous avait jamais parlé de lui. Je crus que Rodolpho se moquait de nous.
—Regarde-le donc, me dit-il, tu ne vois pas comme il ressemble au portrait de ta grand'mère, qui est dans la chambre des tantes, à Montrouge.
Il avait, en effet, le nez aquilin, les yeux bleus, la carnation blanche et blonde, du portrait que je connaissais bien.
Il était notre frère, sans être le fils de notre mère, ce qui nous parut singulier, sans nous préoccuper davantage.