Je devais être alors un gros bébé robuste, avec des yeux très ouverts et très fixes.


XII

J'aimais à embrasser les poêles rouges, à prendre avec mes doigts la flamme des chandelles, ou à la regarder de très près. Je garde de ce goût singulier plusieurs marques, entre autres, deux cils brûlés et une petite place ronde, toute nue, dans les cheveux.

Cette manie, dont les brûlures mêmes ne me guérissaient pas, était le plus grand souci de ma chère nourrice. Elle avait fait entourer le poêle d'une grille, et on mettait autant que possible les lumières hors de ma portée. Mais j'avais l'acharnement qu'ont les papillons à se roussir les ailes et il fallait me surveiller sans cesse.

Je devais être, d'ailleurs, un bien terrible nourrisson, avec, sans doute, des drôleries et des gentillesses qui me faisaient aimer tout de même, car, sans cela, l'idolâtrie que toute cette famille garda toujours pour moi, serait incompréhensible.

Pauline, qui avait cinq ou six ans, était naturellement la moins soumise à mes volontés, elle me résistait quelquefois et, vite rappelée à l'ordre, demeurait boudeuse, avec, je le crois, de la jalousie.

Jalouse, je l'étais bien plus qu'elle, moi, quoique plus nouvelle encore dans la vie; ce n'était d'aucune des personnes de la famille, mais d'un étranger, que je ne voyais que rarement, trop souvent encore, à mon idée.

Avant moi, ma nourrice avait élevé un autre enfant, frère de lait de Pauline; il habitait Paris, et elle allait le voir de temps en temps. Comme elle ne me quittait jamais, j'y allais naturellement aussi.

Pourquoi étais-je horriblement jalouse de cet enfant? Comment comprenais-je si bien qu'il avait été avant moi, ce que j'étais alors, et pourquoi cette idée m'était-elle insupportable? Je ne me l'explique pas, mais la souffrance est certaine, et c'est par elle que je me souviens si bien.