La catastrophe fut, pour moi, subite et cruelle; à l'entour tout est effacé, c'est un trait de foudre dans une nuit noire.
Sans doute, après une visite rue de Rougemont, ma nourrice ne me remmena pas.
Mais je ne me souviens d'aucune circonstance, ni de ceux qui m'entouraient. Seul, le désespoir, un désespoir sans égal, a marqué son ineffaçable blessure.
Je fus prise d'un sanglot unique, continu, qui dura je ne sais combien de jours et combien de nuits. Je rejetais tout ce qu'on me mettait, par force, dans la bouche, incapable d'ailleurs d'avaler même une goutte d'eau, tant ma gorge était serrée et convulsée de ce sanglot qui ne cessait jamais. Moi qui détestais l'obscurité, je restais dans le noir de l'antichambre, assise sur une banquette trop haute, près de la porte de sortie, la porte fermée à clé et verrouillée, mais qui peut-être s'ouvrirait une fois, pour me laisser m'enfuir. On ne pouvait m'arracher de là, et on arrivait à m'y abandonner, se disant, sans doute, que ce chagrin d'enfant finirait bien par passer.
Il ne passait pas, je sanglotais sans relâche, et j'ai encore l'horrible sensation de cet étranglement, de cette suffocation; de la brûlure, sur mes joues et ma bouche, des larmes que je n'essuyais pas. Cela finit par devenir un hoquet saccadé et convulsif, que rien ne pouvait arrêter.
Combien cet état dura-il? Je ne sais. Je ne vois plus que la délivrance à l'entrée de Marie, accompagnée du docteur Aussandon.
—Marie! Marie!
J'étais dans ses bras, cramponnée à elle et je crois qu'il eût été difficile de m'arracher de là.
Elle pleurait, et, avec le mouchoir dont elle s'épongeait les yeux, elle essuya doucement mon visage tout bouffi et gercé par les larmes.
Le docteur apportait une nouvelle grave. La nourrice avait eu un tel chagrin de la séparation, qu'une révolution de lait s'était déclarée.