J'avais vite fait de détaler et il avait beau courir!

Notre manœuvre consistait à regagner à toutes jambes, par un grand détour, la route de Châtillon, pour rentrer par la porte de la maison ouvrant de ce côté. Quand le grand-père revenait, hors d'haleine, par le jardin, je me cachais, afin de laisser passer sa colère.

Le soir, à table, pour me punir, on changeait mon couvert de place. Je n'étais pas à côté de grand-père! Je me montrais sensible à cette privation,—qui ne me privait guère,—pour qu'on n'imaginât pas d'autres représailles.

Elle était bien extraordinaire, cette table où nous dînions. En acajou, foncé comme un beau marron d'Inde, d'une taille inusitée, elle eût empli toute la salle si on avait essayé d'en déplier les battants, épais de plusieurs centimètres. Aussi était elle accotée à la plus longue cloison et toujours repliée, sauf aux heures des repas où on relevait un battant. Nous y étions drôlement installés, à côté les uns des autres, sur un seul demi-cercle, avec la muraille pour vis-à-vis.

A tout moment, l'une ou l'autre des tantes se levait, pour aller prendre les plats ou les remporter, car il n'y avait pas de domestique.

Mon grand-père, contraint à un moment de sa vie, par des revers de fortune, à chercher un emploi, avait été chef de bureau à l'octroi de Passy; maintenant c'était la maigre retraite, à peine suffisante, la vie restreinte et, pour les filles, qui dépassaient la trentaine, l'avenir sans issue, le définitif renoncement aux espoirs tenaces, tous les rêves secrets fauchés, avant d'avoir pu fleurir; le dévouement résigné au père vieilli et aigri.

Cette route de Châtillon, c'était à peu près le désert. Elle était régulièrement tracée, avec des trottoirs de chaque côté, mais il n'y avait pas de maisons, ou fort peu. Des palissades, bordant des potagers, quelques murs, dépassés par des arbres, longeaient le trottoir, surtout de notre côté. En face, il n'y avait rien, rien qui gênât la vue sur la plaine, qui s'étendait jusqu'à l'horizon. Tout d'abord cette immense étendue m'en imposa. Le ciel surtout, le ciel éblouissant, me causait une extrême surprise. Jamais je n'en avais vu, encore, un aussi grand morceau, et devant tant de lumière, tant d'air, tant d'espace, une sorte de vertige m'empêchait de traverser la chaussée.

Je me contentais de regarder, du seuil de la maison, qui devint bientôt un lieu de prédilection.

Le père Rigolet, le vieux canonnier de l'Empire, avait là son quartier général. Assis sur les marches, fumant sa pipe, il finissait de vivre, oisif, puisque son ouvrage à lui était fini. Doux, craintif, isolé dans le silence de sa surdité, il repensait, sans doute, à tant de choses qu'il avait vues, en laissant vaguer son regard sur cette plaine déserte. Quelques vestiges militaires se retrouvaient dans son costume: sa blouse bleue était serrée par un ceinturon à boucle de cuivre et une médaille était épinglée sur la toile déteinte. Il avait une bonne grosse tête, toute ronde, avec de larges oreilles rouges. Ce brave homme m'intéressait beaucoup; en le regardant, je le trouvais comique; mais ce qu'on disait de lui me faisait bien voir qu'il était autre chose que les autres. J'aurais bien voulu savoir comment avait fait le canon pour le rendre sourd. Aussi, bien souvent, je me haussais jusqu'à l'embouchure énorme de son oreille, d'où jaillissait un bouquet de poils gris qui me donnait tant envie de rire, et je lui criais de toutes mes forces:

—Père Rigolet, raconte-moi des choses!... Alors, il retirait sa pipe; sa bouche molle s'ouvrait largement, dans un rire sans dents: