—Tu comprends, petite, disait M. B... quand on reçoit Théophile Gautier, ce n'est pas pour lui faire boire de la piquette.

Et il choisissait, dans différents coins, des bouteilles poudreuses, dont le panier s'emplissait.

J'étais la première à remonter, fière cependant d'avoir été si brave.

Enfin, mon père paraissait, accueilli par un murmure de bienvenue. Il m'enlevait du sol pour m'embrasser, me considérait quelques instants, puis me reposait doucement à terre et ne s'occupait plus guère de moi.

Je le connaissais fort peu, et une fois rendue à moi-même, je l'examinais avec beaucoup de curiosité, afin de découvrir ce qu'il avait de particulier, qui le rendait si admirable.

Je trouvais qu'il était bien habillé, qu'il avait la figure plus blanche et les cheveux plus luisants que tous les autres; qu'il riait en penchant sa tête d'un côté, et que son monocle tombait toujours. Là, se bornaient mes découvertes, et le dîner, très excellent, absorbait bientôt toute mon attention.

Au dessert, on me servait la première, puis il fallait quitter la table, faire ses adieux et s'en aller, de la salle tiède et brillante, pour regagner le lointain Montrouge, à travers le noir et le froid.

La tante, qui n'était pas très rassurée, me faisait marcher vite, par les rues, et je trottais pour égaler ses grands pas. Il s'agissait de ne pas manquer la dernière voiture.

Je ne peux retrouver en quel endroit était située cette cour, d'où partaient les Montrougiennes. Nous y arrivions essoufflées et, le plus souvent, en avance. Des gens s'y promenaient, en long et en large, attendant le départ, et il fallait aussi aller et venir pour ne pas avoir froid. Rien ne me paraissait plus inquiétant que cette cour sombre et ces inconnus, que les rares réverbères, les éclairant par intermittences, ne permettaient pas de bien distinguer. J'imaginais toutes sortes d'histoires effrayantes sur chacun d'eux, et probablement les quelques gouttes de vin que j'avais bues, étaient pour quelque chose dans mes imaginations.

Enfin le conducteur, traînant ses sabots, arrivait, portant une lanterne et un registre. Sous le jet de lumière, la lourde voiture jaune apparaissait, les chevaux, somnolents, s'éveillaient et secouaient leurs grelots, le conducteur ouvrait la portière, et d'une voix enrouée, commençait à appeler les noms des voyageurs inscrits.