Henri de Poudens m'avait fait un cadeau superbe et c'est la reconnaissance qui m'a empêchée d'oublier cet aimable cousin, que j'ai vu si peu. Ce cadeau était une très grande poupée, avec une garde-robe somptueuse et un lit complet, en acajou. J'avais pour cette majestueuse personne un certain respect; j'en prenais grand soin et je ne la sortais que quand il faisait beau; mais cependant elle ne m'amusait que médiocrement; je n'aimais en réalité que les petites poupées de bois articulées, que l'on appelait: poupées à ressorts et qu'on ne trouve plus nulle part aujourd'hui; on pouvait les acheter partout, alors, chez les épiciers, chez les merciers. Elles coûtaient un sou, et même, les plus petites, un sou les deux!

Je n'en avais jamais assez; c'était chez moi une véritable manie, tout l'argent, que je pouvais récolter, passait en achats de poupées à ressorts; je ne réclamais jamais d'autre jouet, aucun, hors celui-là, ne m'intéressait. J'habillais toute ce petit monde avec des bouts de chiffon et même des bouts de papier, et je les groupais de toutes sortes de façons. J'imitais les baptêmes, les processions de la Fête-Dieu, les funérailles; toutes choses dont l'église m'avait donné le spectacle; ou bien j'inventais des scènes, des batailles, des danses, d'une haute fantaisie. Nini Rigolet était toujours naturellement mon public. Soumise et patiente, elle ne parvenait pas à s'illusionner autant que moi, ni à comprendre toujours mes étonnantes inventions; mais elle s'y efforçait, sans se lasser, et pour la récompenser, je lui abandonnais les manchottes et les boiteuses, qui n'étaient pas rares, vu la fabrication un peu sommaire, de ces petites personnes de bois.


XXVI

En sortant de la maison, on suivait, à droite la route de Châtillon pour aller voir le commandant Gruau, qui habitait, pas loin de chez nous. Au carrefour du Petit-Montrouge, après avoir passé devant la tourelle du puits public, badigeonné d'un si beau ton de sang, on n'avait plus qu'à traverser l'avenue d'Orléans: on y était.

Ce commandant Gruau, vivant là, avec sa femme et ses enfants, était un ami de M. B... ou plutôt, peut-être, le gérant ou le directeur de son entrepôt de vins. L'état social des personnes ne préoccupe guère les enfants et je ne sais en somme rien de précis, je ne suis pas même sûre du tout, que ce personnage fût commandant, ni même qu'il s'appelait Gruau.

La grande porte cochère, la petite maison à gauche, à droite l'immense chai, rempli de tonneaux géants, le beau jardin, dans lequel il m'arriva une aventure douloureuse, de cela seulement je suis bien certaine.

Le chai m'impressionnait tout spécialement; j'y restais longtemps plantée sur mes jambes, en admiration.

Par le contraste de cette pénombre, dans laquelle on était plongé, tout au loin, le jardin, auquel aboutissait le chai, de l'autre côté, apparaissait, dans une lumière et avec des aspects de féerie; les feuillages les plus proches, formant vitraux, étaient d'un vert clair et délicieux; ils s'arrangeaient en guirlandes, en touffes transparentes, derrière lesquelles les lointains roses et or se reculaient, dans des perspectives extraordinaires; j'étais toujours très déçue, quand je m'élançais enfin dans la merveille, de la voir se désagréger, disparaître, pour faire place, il est vrai, au beau jardin, plein de fleurs, avec les vallonnements de sa grande pelouse et ses allées au cailloutis blanc, qui me consolait très vite.

J'avais là, des camarades, trois ou quatre garçons turbulents, fils de je ne sais trop qui. L'un d'eux, il me semble, s'appelait Félix. Ils étaient très élégants dans leurs costumes et parlaient toujours de chevaux; l'un surtout, se vantait de savoir très bien reconnaître, tout seul, une jument d'un cheval, ce dont il tirait vanité.