—J'ai très mal, dis-je seulement en soutenant de mon bras droit, mon bras gauche complètement inerte.

L'un des enfants courut chercher du secours tandis que les autres m'aidaient à marcher, vers la maison.

—Elle s'est cassé le bras!... disaient-ils. Mon bras n'était pas cassé, mais ce qui était pire, peut-être, très dangereusement foulé. A défaut de médecin, un pharmacien voisin fut appelé, qui essaya un pansement et me fit horriblement mal. Cette fois je criais vigoureusement: «Au loup! au loup!» en envoyant des coups de poing de mon bras libre.

Je me souviens que Rodolpho était là, parce que ce fut lui qui me porta, pour rentrer.

Il faisait tout à fait nuit, quand on se mit en route, à petits pas. Sans doute on nous reconduisait, un bout de chemin, ou peut-être jusqu'à la maison, car il me semble que nous étions un groupe nombreux.

—Mon Dieu! mon Dieu!... redisait à chaque instant tante Zoé, en se grattant le coin du sourcil, que va dire papa?...

Rodolpho me tenait couchée sur ses bras et me parlait gentiment pour me consoler; mais je ne me plaignais pas. J'endurais patiemment la douleur lancinante et ce poids effrayant de mon bras, qui me semblait changé en pierre. J'avais un peu honte d'être portée; mais je sentais bien que c'était trop lourd, que je ne pourrais pas marcher.

En débouchant, hors des fortifications, sur la route de Châtillon, le grand morceau de ciel qui se découvrit, apparut si merveilleusement criblé d'étoiles, que l'on s'arrêta pour l'admirer. La tête renversée sur le bras qui me soutenait, j'étais on ne peut mieux placée pour voir le ciel, et je crois que ce fut, ce soir-là, pour la première fois que je regardais les étoiles.

—Qu'est-ce que c'est ... dis?...

Et Rodolpho, comme s'il eût parlé à une grande personne, se mit à m'expliquer le ciel, l'infini de l'espace, les innombrables soleils. Etait-ce la fièvre qui m'aida à comprendre? Mais ce fut comme si on avait brusquement déchiré un rideau devant tout cet inconnu, qui m'intéressa si passionnément plus tard. L'impression fut grande et profonde; jamais je ne me suis souvenue de cette première souffrance physique, endurée ce jour-là, sans qu'elle ne fût aussitôt voilée par cette splendeur: la première vision des étoiles.