Son installation dans l'appartement causa un grand remue-ménage; les tantes lui abandonnèrent leur lit, émigrèrent dans la chambre aux légumes; mais je ne fus pas déplacée, et l'idée ne m'effraya pas de coucher dans le voisinage de cette extraordinaire personne.

Cette tante d'Avignon, dont je n'avais pas entendu parler jusque-là, s'appelait: Mion Gautier (Marie, sans doute). C'était l'unique sœur de grand-père, un peu plus jeune que lui. Elle habitait Avignon, dans une petite maison de la rue Calade, qui lui appartenait, et elle vivait là, toute seule, n'ayant jamais été mariée.

On me raconta, plus tard, la cause du célibat de cette bonne tante Mion, qui avait été dans sa jeunesse très romanesque et d'un idéalisme intransigeant. Elle était fiancée à un jeune homme, sans doute plein de qualités, à qui elle en prêtait d'autres encore, qu'elle considérait comme un héros, un être éthéré, exempt de tout le prosaïsme de la vie. Il venait faire sa cour chaque jour, et elle l'attendait en rêvant, guettant sa venue du haut de sa fenêtre, dont la vue s'étendait sur la campagne, au loin..., hélas.

Une fois, qu'il s'avançait ainsi, ne prenant pas garde, le malheureux, au danger qu'il courait d'être aperçu par celle qui ne voyait que lui, il s'arrêta, troublé par quelque malaise, et agit comme s'il eût été seul!...

L'indignation de la fiancée n'eut pas de mesure, tout son beau rêve s'effondra subitement, sous le choc de cette vision fâcheuse! Le bien-aimé, désormais exécré, fut chassé; elle ne le revit jamais et jura de rester fille.

Elle tint son serment, la pauvre tante Mion, et sacrifia toute sa vie à cette minute de désenchantement.

Qui sait ce que cachait cette bonne humeur, et cette gaieté exubérante, qui me réjouissait tant aujourd'hui et combien de longues, de douloureuses années de regrets et de renoncements avaient trempé cette âme, encore romanesque et naïve?

Son entrain mit beaucoup de mouvement dans la maison; mon père vint plusieurs fois à Montrouge, pour voir sa tante, il y eut des dîners, où le demi-cercle de la grande table couleur de marron d'Inde, en face de la muraille, était occupé tout entier.

Dès le premier jour, la tante d'Avignon m'avait prise en grande affection et elle me gâtait, comme il faut gâter, sans restriction. J'avais vite reconnu cette façon d'aimer, de laquelle j'étais déshabituée, depuis que j'avais quitté «la Chérie». Cette tendre faiblesse qui excuse tout, se fait complice plutôt que de punir et qui, sur les natures violentes, mais point mauvaises, a souvent de meilleurs effets que la sévérité et les sévices.

Sans doute, me sentant soutenue, j'étais plus diabolique qu'à l'ordinaire, car elle dut faire lever bien des punitions. Quand elle n'y parvenait pas, et qu'exilée dans la chambre aux légumes, j'étais privée de dessert, elle venait me retrouver, en m'apportant le sien.