Je consentais, quelquefois, à rester là, gardée par le père, à la condition qu'il y eût beaucoup de copeaux pour m'asseoir et que l'on me donnât des bouts de planches. J'édifiais alors d'importants ouvrages qui me tenaient attentive de longs moments.
Mais la nostalgie de la chérie me prenait bientôt; le père devait laisser son travail, pour me reporter vers elle, et quand je l'avais reconquise, je la suivais dans toutes ses occupations, tenant seulement d'une main le bas de sa robe, et bien persuadée qu'ainsi je ne l'embarrassais pas.
Il y avait vers le milieu de l'impasse, à moitié engagé dans une muraille, un puits commun, dont la poulie grinçait sous la grosse corde continuellement tirée. Il n'offrait pour moi aucun danger, car la margelle de pierre dépassait beaucoup la hauteur de ma tête. Une indicible épouvante me saisissait, cependant, quand ma nourrice s'approchait du puits, se penchait vers le gouffre retentissant, pour descendre et remonter le seau, lourd et ruisselant, où sonnaient des chaînes. Cramponnée à sa jupe, je la tirais de toutes mes forces, en arrière, en poussant des cris d'une telle angoisse, que les voisines s'approchaient, et, le plus souvent, apitoyées, tiraient, pour elle, la provision d'eau.
Mais je gardais une inquiétude, un tourment, qui persistait d'une façon bien singulière à cet âge: la crainte des dangers inconnus qui la menaçaient, et je serrais plus fort mon bras autour de son cou, pour la protéger et la défendre.
Je n'avais guère l'idée de ma propre faiblesse, puisque ce désir de protéger, et la certitude que j'en étais capable, domina toute ma première enfance.
D'autres révélations de la vie vinrent compliquer ce sentiment et lui donnèrent bientôt une direction nouvelle.
Les fenêtres de notre logement donnaient, je l'ai dit, sur un petit jardin. C'est là, en le contemplant, le front contre la vitre la plus basse, que j'eus ma première rêverie.
Ce jardin, étroit et long, entre deux murs, aboutissait à une maison; une pelouse l'emplissait presque; l'allée tournait autour; des fleurs, quelques arbustes, c'était tout. Cela me paraissait néanmoins, magnifique, et j'enviais beaucoup le gros chat jaune, qui se promenait à petits pas sur le gravier, et même sur le tapis du gazon.
«Pourquoi n'y allions-nous pas?»
—Y aller!... Mais c'est le jardin de la propriétaire!