—C'est vrai, grand-père, tu as fait cela?
—Ma foi, il y a si longtemps qu'il ne me semble plus que c'est à moi que c'est arrivé. Pourtant je revois toujours la scène, comme si j'y étais. Il y eut surtout un certain abbé, corpulent et peu agile, qui ne pouvait passer. On le tirait par les pieds ... il manqua de faire tout échouer ... plutôt que d'en abandonner un seul, aucun ne serait parti ... on n'oublie pas un pareil quart d'heure.
—On t'a donné la croix, au moins pour cela? demandai-je.
—Ah bien oui! tu ne connais pas le pèlerin, s'écria tante Zoé, quand les Bourbons sont revenus, il a refusé toutes les faveurs.
—Cela lui suffisait d'avoir été un héros, dit tante Lili, il a bien fait.
—Allons, assez! grogna le grand-père qui avait une quinte de toux, le héros est à présent un vieux catarrheux. Passe-moi ma boîte de pâte pectorale.
XLIX
Plus réfléchie, moins enragée de gaminage, je restais maintenant plus volontiers à la maison, j'étais même capable de m'immobiliser en compagnie d'un livre. La bibliothèque du grand-père était toujours fermée à clef et il ne m'était permis que de regarder, à travers la vitre, les rangées de dos et les titres. Hors de cette citadelle impénétrable, quelques volumes traînaient sur des guéridons, comme objets d'ornement, à cause de leurs reliures et des gravures qui les illustraient. On me permettait de regarder les images, sans me défendre de lire le texte, pensant bien qu'il était trop fort pour moi et que je n'en lirais pas long. L'un de ces livres, à couverture violette gaufrée d'or, était le Werther de Gœthe, illustré par Tony Johannot.
Charlotte, distribuant des tartines, auprès d'un clavecin, à de jolis enfants qui semblaient vouloir la prendre d'assaut, fut naturellement la scène reproduite qui m'intrigua le plus; je cherchais le passage qui l'expliquait, mais ce n'était pas bien clair et je dus lire beaucoup tout autour.