Prenant à sa ceinture son écritoire de voyage, il répondit brièvement à Yu-Tchin, roula sa lettre et l'attacha au cou de la cigogne. L'oiseau n'avait pas l'air d'être disposé à repartir sur-le-champ. Il s'était perché sur la balustrade et commençait une toilette consciencieuse. Ko-Li-Tsin essaya de le pousser, mais il voletait un instant et revenait. Ce ne fut qu'au moment où le soleil allait disparaître que la cigogne ouvrit ses ailes et descendit. Ko-Li-Tsin la suivit des yeux. Elle franchit le Lac du Nord et se posa sur une maison isolée, dont le large toit retroussé était surmonté d'un petit belvédère.

—Bon! dit Ko-Li-Tsin, la maison est haute et peu éloignée. Aucun monument entre elle et ma tour. Le vent soufflera de l'est pendant toute la onzième Lune. Ce sera presque possible.

Ce soir-là le poëte mangea peu et dormit moins. Il médita toute la nuit, faisant à voix basse de mystérieux calculs, et attendit le jour avec impatience. Dès l'aurore il se mit à marcher sur sa terrasse, calculant toujours, et songeant; on eût dit d'un architecte qui combine des mesures.

—Je dois peser bien peu, disait-il, car j'ai déplorablement maigri depuis que j'habite cette tour. Tant mieux!

Il regardait souvent du côté de la maison d'où devait partir la cigogne. Il écarquillait les yeux et tâchait de reconnaître Yu-Tchin dans les formes vagues qu'il apercevait sur le belvédère. Enfin un point blanc se détacha de la toiture et monta lentement. C'était l'oiseau; mais il semblait voler péniblement. De temps en temps il baissait le cou et regardait ses pattes comme avec étonnement. Il arriva enfin. Il portait une tige de bambou creuse, longue d'au moins vingt pieds, d'une légèreté excessive. Ko-Li-Tsin la détacha avec empressement.

—C'est cela! c'est bien cela! s'écria-t-il. Merci, bonne Yu-Tchin!

Après avoir donné à manger à la cigogne, il se mit activement à l'ouvrage. Détachant les longs cordonnets de soie mêlés à sa natte, il les unit solidement l'un à l'autre de manière à n'en former qu'une corde, puis tordit, ploya et lia le bambou.

—Cela me sert à quelque chose, disait-il, d'avoir été pendant toute mon enfance un affreux vaurien n'aimant qu'à courir et qu'à jouer dans les champs.

Le poëte travailla tout le jour. Il ne s'interrompit que lorsque la douzième heure fut sur le point de sonner; alors il rentra dans sa cellule afin que le geôlier ne vînt pas le surprendre sur la terrasse. Le soir, la tige de bambou avait le contour vague des épaules d'un animal, et la cigogne était partie, emportant une seconde lettre pour Yu-Tchin. Il se coucha, mais, auparavant, il avait attaché la carcasse de bambou à la balustrade de porcelaine, car depuis quelques jours les terribles typhons de Tartarie soufflaient avec une violence redoublée, et ils auraient pu emporter le précieux bâton contourné.

Le lendemain l'oiseau apporta une seconde tige plus courte que la première. Ko-Li-Tsin l'attacha par un bout au milieu de sa fantastique bête; puis, liant un cordon à l'une des épaules, il le fit passer sous l'extrémité inférieure de la tige centrale, le ramena vers l'autre épaule, l'y fixa, et, ces choses faites: «Il ne me manque plus que du papier, dit-il.»