LES ANES NE SAVENT PAS S'ILS PORTENT DE L'OR OU DU FER
Sous ces lunettes, sous cette barbe blanche, oh! oh! quel est cet homme? Vraiment, il reposera bientôt dans la Salle des Ancêtres.
Cependant, si tu lui arrachais ses lunettes et sa barbe, tu verrais
Que ses yeux étincellent comme des rubis et qu'il ne lui manque pas une seule dent.
La Rue de Kou-Toung est une des rues les plus sales et les plus étroites de la Cité Chinoise. Elle est perdue dans ce réseau inextricable de carrefours et de ruelles contenu de chaque côté de l'Avenue du Centre entre le chemin de Cha-Coua et la muraille de la Cité Tartare. Grouillante, encombrée, tapageuse, brillant de mille couleurs violentes, mais si peu large et si traversée d'enseignes que la nuit s'y établit avant le coucher du soleil, elle donne asile à une foule obscure: petits commerçants, bimbelotiers, revendeurs, raccommodeurs de porcelaine, marchands de vieux livres noircis à demi rongés par les rats, fabricants de verroteries, de petits bijoux en métal faux, de bracelets en jade commun; c'est là aussi que logent, après leur journée terminée, les barbiers ambulants, les cuisiniers, les marchands d'eau, les forgerons en plein vent. Les façades des maisons, construites en briques et en bambou, disparaissent, bariolées d'affiches de toutes sortes, qui sont des satires, des proclamations, des sentences, des maximes, des pièces de vers placardées par un poëte dédaigneux des libraires, ou des critiques moqueuses des mœurs, du costume, du visage de quelque grand dignitaire.
Une multitude vulgaire et mal vêtue piétine dans la boue épaisse dans la Rue de Kou-Toung. Des enfants accroupis sur des tas d'ordures jouent au prêteur sur gages: le nez chargé d'une paire de lunettes en papier, l'un estime, regarde, retourne avec mépris les trognons de choux que lui présentent ses camarades et discute le nombre de cailloux qu'il prêtera sur les trognons, avec les grimaces d'un vieil usurier. Les marchands et les habitants des maisons passent la plus grande partie de la journée assis devant leur porte sur des nattes de bambous, s'interpellant l'un l'autre, riant bruyamment et assaillant les passants de mille quolibets hardis.
Une des maisons les moins misérables et le plus solidement construites de la Ruelle de Kou-Toung était habitée par un vieux marchand de lanternes retiré depuis longtemps du commerce. Il passait pour riche parmi les gens du quartier, car il possédait une seconde maison en face de celle où il logeait, et en tirait quelques revenus. Son ventre, du reste, avait l'ampleur d'un ventre de mandarin.
Un jour que, les mains derrière le dos, une petite pipe de métal à la bouche, il parlait sentencieusement à ses voisins des réformes à introduire dans la machine gouvernementale, des chances probables de la révolution, des dommages qu'une guerre civile ferait subir au commerce et spécialement aux propriétaires, il vit venir à lui un vieillard courbé par l'âge, le crâne couvert d'un large bonnet de feutre, le visage enfoui dans une barbe blanche, hérissée et ébouriffée, le corps enveloppé d'une robe brune assez misérable. Il était accompagné d'une petite vieille habillée d'affreux chiffons sales, et tous deux mutuellement soutenaient leur faiblesse.
—Salut, salut! maître, dit le vieillard au propriétaire ventru, en s'inclinant selon les règles.
—Salut, salut! dit le propriétaire, en se courbant à son tour.