Dans la salle de la Paix Lumineuse, Kang-Si siégeait sur son trône. De la main droite il dirigeait vers sa poitrine la pointe aiguë d'un sabre, car il avait résolu de s'arracher la vie quand tout espoir se serait évanoui; mais il portait dans sa main gauche le sceptre de jade, afin d'apparaître aux vainqueurs redoutable quoique mort, et pour que son bras, bras de cadavre, brandît encore la force et le commandement.

Kang-Si avait alors quarante ans. Depuis quinze ans déjà il régnait. Les Pou-Sahs lui avaient donné la taille haute et ample qui convient au maître d'une nation, et le visage bon qui sied au père d'un peuple. Un front uni, à peine bombé, des yeux longs et étroits d'où tombaient des clémences, un nez large, écrasé, des joues épanouies en plis nombreux, formaient sa face sereine, et son épaisse lèvre éclatait comme une fleur écarlate sous une noire moustache mince et tombante selon la mode tartare.

Il avait revêtu le costume majestueux des cérémonies illustres. Sous un manteau de satin jaune aux vastes plis et dont les manches longues prenaient en s'achevant la forme d'un sabot de cheval, un plastron qui montre, en or et en argent, l'image du dragon Lon, décorait la poitrine impériale. Plus bas étincelait le damas bleu d'une robe. Une agrafe de jade fermait une ceinture parmi les enroulements d'un collier fait de grosses boules de corail rose qui descendait jusque sur le ventre vénérable; et le front souverain resplendissait sous la haute coiffure de brocart d'or semé de perles, d'où s'élancent vers la gauche deux longues plumes de paon retenues par une boucle de saphir, tandis que le sceptre tortueux, en jade pur, chargeait le bras auguste.

Tel était Kang-Si, troisième empereur de la dynastie des Tsings, pendant que la victoire et la défaite jouaient aux dés dans la poussière rouge des champs de bataille; tel il brillait dans la salle de la Paix Lumineuse, sur le trône hautain qui enfonce quatre pieds dans un tapis en poils de chamelle, et dont le dossier large se glorifie d'une peau de dragon marin, tandis que deux grands éventails en plumes de paon palpitent à droite et à gauche, non loin de quelques cassolettes doucement vaporeuses.

Près du trône, sur des siéges gradués, brillaient plus obscurément les grands dignitaires de l'empire. A la gauche illustre du Fils du Ciel s'épanouissaient largement les ministres suprêmes, dont les poitrines bombées montrent pompeusement un fabuleux Tchi-Nen qui se hérisse d'écailles d'or; les Ta-Kouen, cachant leurs mains dans leurs manches, songeaient, et, sur les robes des plus nobles d'entre eux, des grues dorées ouvraient leurs ailes en signe de suprématie, tandis que des paons et des oies sauvages, envolés dans un ciel étoilé de pierreries, traversaient les plastrons des lettrés de troisième et de quatrième classe. A la droite de l'empereur se groupaient respectueusement les mandarins inférieurs; sur leurs vêtements apparaissaient des oiseaux encore: aigles, faisans argentés, canards, perroquets, mais aux ailes ployées, et levant seulement une patte pour indiquer l'intention de monter.

Le plus profond silence régnait dans la salle de la Paix Lumineuse. Les pierreries et l'or des costumes dardaient des lueurs fixes, car aucun mouvement ne faisait tressaillir les lumières sur les facettes ni sur les broderies. Le Fils du Ciel apparaissait comme la statue immobile d'un dieu environné de rayons. Son front était un lac glacé, calme devant le souffle de la tempête. Il ne daignait pas trembler. Il subissait la destinée tête haute. Cèdre altier dans l'orage, il attendait que la foudre tombât. Il serait brisé, non renversé. Et, comme l'empereur, les mandarins avaient la face sereine et fière. Mais la serre cruelle de l'angoisse se crispait sur tous les cœurs.

Tout à coup un bruit de pas rapides et un cliquetis de cuirasse retentirent dans le silence, et le Maître des Rites cria:

—Le grand Chef des Guerriers Tartares s'avance vers la présence auguste du Ciel.

Le Chef était sanglant et superbe; il s'agenouilla au milieu de la salle, tachant de rouge les dalles d'albâtre.

—Parle! dit Kang-Si.