—N'as-tu rien entendu?
—J'ai cru entendre un bruit de pas sur le sable des allées.
—Oh! s'il venait, quel bonheur! dit la maîtresse en battant des mains.
Elles recommencèrent à rire; mais Ko-Li-Tsin, cette fois, ne rit point.
—Évidemment, se dit-il, cette charmante jeune fille, contre toutes les règles admises, attend un homme cette nuit; elle paraît même l'attendre avec beaucoup d'impatience. A vrai dire, il me semble que l'approche d'un homme qu'on aime devrait donner plus d'émotion et moins de gaieté. Moi-même, qui suis d'un caractère joyeux, le jour où j'entrerai dans la Chambre Parfumée pour m'asseoir auprès de ma jeune femme, je tremblerai un peu, je pense, et je ne rirai pas aux éclats. Néanmoins je ne puis pas laisser cette belle personne attendre en vain toute la nuit, et je dois la prévenir que le portier a fermé la porte. En récompense de ce bon office, elle me rendra la liberté, et je pourrai courir à la recherche de Ta-Kiang.
Ko-Li-Tsin allait frapper à la fenêtre, lorsqu'il sentit que quelqu'un tirait violemment sa natte et l'agitait sans aucun égard, comme on fait de la corde d'une cloche.
—Ah! ah! cria une voix courroucée, je te tiens! Tu ne savais pas que je te guettais de ma terrasse! Coquin, après le tour que tu m'as joué, tu viens te mettre sous la griffe du tigre! Tu vas voir comment je sais venger ma fille!
Ko-Li-Tsin, d'un mouvement brusque, tourna sur lui-même, dégagea sa natte et sauta à terre. Il se trouva en face d'un petit vieillard très-gras qui portait une lanterne.
—Grands Pou-Sahs! le mandarin gouverneur de Chen-Si! Oh! qu'elle est belle l'épouse que j'obtiendrai dès que j'aurai achevé mon poëme philosophique!
Et le poëte fit un salut conforme aux rites, en ayant soin de cacher son visage dans ses manches, car il savait que le mandarin, sévère observateur des convenances, ne donnerait jamais sa fille à un homme qu'il aurait surpris, de nuit, dans son jardin.