Et le respectable père de famille continuait à courir inégalement, trébuchant à chaque pas, entraîné tantôt à droite tantôt à gauche par le poids déplacé de son ventre majestueux.
Cependant Ko-Li-Tsin échappait toujours aux bambous exaspérés. Il faisait de brusques voltes-faces, laissait ses ennemis entraînés par l'élan le dépasser, puis, quand ceux-ci, s'étant retournés, étaient sur le point de le saisir, il se dérobait en un bond prodigieux.
Depuis quelques instants il tournait autour d'un pavillon qui semblait inhabité. Ayant réussi à dépister momentanément ceux qui le poursuivaient, il s'arrêta dans l'angle d'une porte pour reprendre haleine. Quelqu'un le tira doucement par la manche; c'était la jeune servante de la fenêtre.
—Suis-moi, dit-elle à voix basse.
Et elle l'entraîna de l'autre côté de la porte, qu'elle ferma sans bruit. Ko-Li-Tsin se trouva dans un couloir étroit qu'éclairait assez obscurément une lanterne de soie posée sur la première marche d'un escalier.
—Apprends-moi d'abord qui tu es, dit la servante; car si tu étais un voleur, ma maîtresse te laisserait battre par son père.
Ko-Li-Tsin répondit d'une voix entrecoupée par son souffle haletant:
—J'étais perdu dans les rues de Pey-Tsin à une heure avancée. Pour éviter la ronde de police je suis entré dans ce jardin, dont la porte était ouverte. J'espérais que je pourrais sortir sur l'heure; mais on ferma la porte, et je me suis trouvé prisonnier. Je m'appelle Ko-Li-Tsin, et je suis poëte.
—Je te crois, dit la servante, car le bouton de Kiu-Jen étincelle sur ta calotte. Voici ce que te dit ma jeune maîtresse: «Je m'appelle Tsi-Tsi-Ka, et j'aurai dix-sept ans quand luira la douzième lune. Il y a quelque temps, mon père, qui était alors gouverneur de Chen-Si, déclara dans un festin que j'épouserais celui qui composerait pour m'obtenir le plus remarquable poëme philosophique. Trente jours plus tard, un mandarin de seconde classe, qui a conquis ses grades au prix d'un grand nombre de liangs, envoya un poëme que mon père trouva parfait, et il fut décidé que j'appartiendrais au mandarin. Mais, ayant lu moi-même le poëme, je fis remarquer à mon père qu'il avait été copié textuellement dans la première partie du See-Chou, et qu'au surplus, il était écrit d'une écriture lourde et maladroite. Mon père, furieux, voulut attirer le faux poëte dans un piége afin de la bâtonner honteusement. Mais, au lieu de sa face ridée, j'ai vu, quand tu es passé sous ma fenêtre, le doux visage d'un jeune homme. Prends donc cette clef, et pars vite, car avant que mon père ait le temps de reconnaître son erreur le bambou tomberait plusieurs fois sur ton dos.»
—Dis à ta maîtresse, répondit Ko-Li-Tsin, que j'assistais au dîner du vénérable gouverneur de Chen-Si, et que depuis ce jour je pense à elle avec tendresse; dis-lui que, malgré l'insuffisance de mon talent, je m'efforcerai si ardemment que je composerai un poëme digne d'elle. Maintenant, ajouta Ko-li-Tsin, montre-moi le chemin que je dois suivre pour éviter les bambous.