[CHAPITRE VII]
LA VILLE ROUGE
Un homme s'endormit, et, dans un rêve, il vit la Ville Rouge.
«Par tous les Sages! dit-il, qu'est-ce que cette pivoine plus rayonnante que le soleil? »
Et l'homme s'éveilla, et il ne vit ni sa maison ni sa femme, et maintenant c'est lui qu'on nomme
L'aveugle aux yeux rouges.
L'immense mur quadrangulaire, rouge, aux créneaux d'or, qui dérobe la Clarté Impériale à l'admiration populaire s'élève à trente coudées du sol. L'eau limpide d'un fossé le reflète et le prolonge jusqu'au cœur de la terre. On voit étinceler des piques à son faîte, et, à ses pieds, près des portes closes, rôder des sentinelles graves. La strangulation serait leur partage si quelque audacieux pénétrait par fraude dans l'Enceinte Sacrée. Donc, les murailles sont formidables et les gardes sont féroces.
Au delà du rempart, en trois demeures qui sont la Force, la Splendeur, la Sérénité, séjournent impérissablement les Pieds, le Foie et le Front du Ciel. Que les hommes sont heureux, qui contemplent la Triple Unité! Mais les quatre portes de la Ville Rouge s'ouvrent à peu de mortels. Celle de l'Est consent à laisser passer les pieux Lao-Tsés et les philosophes honorables; par celle de l'Ouest, étroite et peu magnifique, vont et viennent des serviteurs; l'ouverture du Nord, porche immense, livre passage à des armées; l'ouverture du Sud, qui est le portail principal, se compose de trois voûtes surmontées chacune d'une tour à quatre étages; à droite passent les parents de l'empereur; à gauche, les grands fonctionnaires de l'empire; la voûte centrale, plus élevée que ses voisines, s'ouvre au seul Fils du Ciel qui sort au bruit d'une cloche d'argent et rentre au bruit d'un gong d'or.
Ce triple portail s'achève en un double escalier de marbre rose qui a la forme d'un croissant nouveau et descend vers la première place, au sol de brique, de la mystérieuse Ville Rouge. Cette place est si vaste que cinquante mille hommes peuvent à l'aise y brandir leurs armes formidables et s'exercer au combat. A gauche et à droite elle projette une avenue magnifiquement large, qui suit les faces intérieures du rempart. C'est le Boulevard de la Force, où habite l'armée d'élite qui a la gloire de protéger le Ciel: une montée, douce assez pour que des canons puissent la gravir, gagnent le terre-plein des murailles; et parallèlement aux fortifications, de l'autre côté de l'avenue, s'alignent des pavillons affectés au logement des guerriers inférieurs. Ils sont symétriquement construits et joints l'un à l'autre par des palissades de laque; sur leurs toits dorés flottent d'innombrables banderoles, et parmi eux les palais des chefs, hauts, superbes, brillants, se dressent comme des tsien-tiouns au milieu d'une armée.
Devant chacune des trois autres entrées de la ville, comme devant le Portail du Sud, le boulevard s'épanouit en une immense place qu'entourent des arsenaux, des poudrières, des magasins de costumes guerriers; et le Quartier de la Force contient cinquante mille soldats, les meilleurs de l'empire.