—Que faites-vous? demanda Ta-Kiang surpris de les voir en cette posture.

—J'ai laissé choir, dit le père, le caillou dont j'aiguise ma faux.

La mère dit:

—Je cherche une pièce de cuivre qui s'est échappée de mes doigts dans la cendre.

Et si les deux vieillards mentaient ainsi, c'est qu'ils connaissaient, comme le poëte Ko-Li-Tsin et Yo-Men-Li la vannière, ces paroles d'un sage ancien: «Nulle bouche ne doit révéler le miracle qu'ont vu les yeux, car la destinée serait renversée et une nuée de malheurs descendrait du ciel.»

Trois heures plus tard, comme le soir tombait, le laboureur Ta-Kiang quitta pour toujours la cabane située dans un coin fauché du grand champ de Chi-Tse-Po, et, monté sur un lourd cheval qui traînait d'ordinaire la charrette où s'entassent les gerbes de blé de riz, il commença de marcher dans la plaine, vers l'horizon.

Où allait-il? où tendait son élan? il n'aurait pas pu le dire. La cataracte ignore dans quel gouffre elle se précipite; la flèche impétueuse ne sait pas quel cœur elle va percer. Mais il sentait que la détente irrésistible dont il était lancé le décochait vers un but certain et que sa volonté s'adaptait à la destinée. Or, son désir, indéfini encore, était immense. Ses vieux parents, sa cabane, Yo-Men-Li, qu'était-ce que cela? Le passé, l'oubli, la fumée d'un feu éteint; il voyait s'allumer l'avenir. D'ailleurs, fatal, il ne concevait ni espérance ni joie, ayant la certitude et l'orgueil. Avant l'entreprise il jouissait du succès. Ses grandeurs étaient en lui, virtuelles. Des batailles futures se tordaient, furieuses, dans le champ de sa pensée; il sentait déjà sur sa tête comme un poids de couronne, et ses mains tenaient un grand faisceau de puissances et de victoires.

Cependant il traversait solitairement le champ de Chi-Tse-Po sur un vieux cheval las, à la tête humble, au pas boiteux.

La nuit était venue. Une dernière lueur s'éteignait du côté de l'occident. La plaine semblait une mer obscure et immobile.

Ta-Kiang, dans l'ombre, dévia du chemin où il s'était engagé. «Lorsque les Pou-Sahs vous égarent, pensa-t-il, ils vous mettent dans la bonne route.» Mais son cheval marchait avec peine dans les terres fraîchement remuées et buttait à chaque pas. Le voyageur tourna la tête avec l'espérance d'apercevoir un sentier; il vit dans les ténèbres deux personnes à cheval qui s'avançaient vers lui.