Le Prince De Kanga


—Rien n'est perdu, ô ma souveraine, dit Také-Outsi, qui reste agenouillé, tout est suspendu seulement. J'ai emporté le corps du Mikado dans mes bras, je l'ai couché sous sa tente, disant qu'il était seulement blessé, qu'il guérirait: puis, le confiant à des gardiens, qui paieraient de leur vie la moindre indiscrétion, je suis parti en secret, et, semant ma route de chevaux morts, arrivé jusqu'à vos pieds.

Le beau guerrier lève les yeux vers la reine charmante, qui, la tête inclinée, le regarde aussi. Elle lit dans celte âme ardente, l'héroïsme, le génie, le dévouement, la tendresse peut-être! Et elle, à la fois toute-puissante et si faible, comprend qu'appuyée sur un cœur pareil, elle peut devenir redoutable, invincible. Un sentiment étrange et tout nouveau frémit en elle, fait d'ambition et de courage. Comme si l'âme de son époux était venue renforcer la sienne, elle se sent prête à affronter tous les dangers, elle, la coquette, la nonchalante, qui tremblait au moindre présage!

—Merci, chef illustre, dit-elle à Také-Outsi, tu as fait ce qu'il fallait faire. Le Mikado vit toujours, il n'est que blessé. Demain nous irons le rejoindre au camp. C'est moi qui le remplacerai. Nous marcherons à la victoire. Toi, Také-Outsi, sois le soutien de l'Empire, je te donne le titre de Nai-Daï-Tsin.

Depuis plusieurs jours, l'illustre Impératrice Zin-Gou est en route. Také-Outsi l'accompagne, et une troupe nouvelle, qu'elle emmène pour renforcer l'armée, la suit.

Les lanciers marchent d'abord, cuirassés, coiffés du casque à visière, évasé autour de la nuque et orné au-dessus du front d'une sorte de croissant de cuivre, la lance au poing, un petit drapeau planté derrière l'oreille gauche; les archers viennent ensuite, le front ceint d'un bandeau d'étoffe blanche, dont les bouts flottent en arrière, le dos hérissé de longues flèches, tenant à la main le grand arc laqué. Un nouveau corps d'archers est joint à ceux-ci et les soldats qui le composent portent un arc de forme singulière, à l'aide duquel on lance des pierres et qui est d'invention récente.

Les hommes de pied s'avancent après eux, armés de hallebardes, de glaives à deux mains, de haches: ils ont le visage couvert de masques noirs et grimaçants, hérissés de moustaches et de sourcils rouges, des casques ornés d'antennes de cuivre ou de grandes cornes de cerfs; d'autres se cachent sous un capuchon de mailles qui ne laisse voir que leurs yeux. Et au-dessus de ces troupes en marche, on voit osciller tout un fouillis de bannières et d'insignes des formes les plus variées.

L'Impératrice, sur un beau cheval, dont la crinière tressée forme comme une crête, les pieds dans de grands étriers ciselés, marche la première, et l'on arrive ainsi au bord d'une rivière appelée Matsoura-Gawa.

Alors la belle Zin-Gou ordonne une halte. Elle est femme toujours, et une idée singulière lui est venue: elle veut pécher à l'hameçon dans cette rivière.