Tous trois sont là, attardés dans un silence plein de souvenirs. Sur un lit fait de nattes et de tapis, la reine, ou plutôt le roi,—car le mot féminin n'existe pas, qui exprimerait le chef suprême.—La cuisante plaie de son bras l'enfièvre. Tige-d'Or, debout, renouvelle sans cesse l'eau fraîche et les baumes. Sur un escabeau en bois de cèdre, incrusté de nacre, Lée-Line, accablé d'émotion, pleure tout bas, le front dans ses mains.

Fleur-Royale laisse peser sur lui son regard lourd de pensées, et elle dit enfin d'une voix lente, comme si elle achevait tout haut sa rêverie:

—Après tant de jours on te revoit, tu sors de l'oubli de la mort, et l'esprit s'effare devant toi comme en présence d'un fantôme. C'est bien toi cependant, nos yeux n'ont pas encore désappris ta forme. Aussi bien que nous, tu es un rameau de l'antique dynastie des Hung; le même verger a vu croître notre enfance et fleurir notre jeunesse; jusqu'au temps où une rafale bouleversa l'enclos. C'est alors que tu disparus et que l'on perdit toute trace de toi. Explique à présent, prince Lée-Line, cet inconcevable exil, et pourquoi, toi qui brillais parmi les illustres, tu es devenu le pareil des sauvages Miao-Tseu, fils des champs incultes.


Le bruit des chars de guerre répercuté dans les gorges des montagnes.


—Au Maître tout ce que nous sommes appartient, dit Lée-Line, en séchant ses larmes; lu m'interroges, je dois répondre. Il me faut fouiller, comme la terre d'une tombe que l'on rouvre, l'oubli amassé sur mon désespoir, il me faut l'arracher au mystère, déchirer son linceul de silence, hélas! ramener au jour l'enseveli avec l'épouvante de le retrouver vivant!... Tu le veux, il le faut... Oui, nous étions, comme tu l'as dit, des fleurs d'un même arbuste, buvant la même sève, baignés dans le même rayon. Te souviens-tu de l'ardeur croissante qui nous brûlait à mesure que nous découvrions la vie, la beauté des choses, la sagesse des penseurs, la divinité des poètes? C'était comme une nouvelle naissance, l'éclosion de notre esprit. Fleurs d'abord et liés au rameau natal, nous devenions papillons, libres ailes envolées dans la lumière, et, avec une folle ivresse, nous prenions possession du printemps.

—Oui, dit la reine, oh! oui, je me souviens! Tout fut sombre depuis cette aurore, depuis qu'un ouragan dispersa nos ailes, pétales arrachés aux fleurs!... Des siècles avaient passé, pendant lesquels les maîtres de l'Annam, les conquérants chinois, nous opprimaient au nom de l'empereur suzerain; mais nous étions faits au joug et il nous semblait léger. C'est alors que parut un nouveau gouverneur, qui, dans une frénésie tyrannique, se mit à bouleverser le pays; tout ce qui était noble ou vertueux, tout ce qui s'élevait par l'esprit et le courage, fut abattu, humilié, bafoué; la démence régnait avec la débauche et l'épouvante; le Chinois fut pris en haine....