Et elle se serait envolée, ma foi, ce soir-là, quitte à me reprocher le lendemain de lui avoir fait rater le rôle de Vadé! Et cela me flattait, ce mensonge de la jolie fille se mentant à elle-même sincèrement! Tout à coup un regard jeté sur la pendule... «Ah! mon train! Garçon, l'addition! Et ma valise! Et mes livres!... Allons, ma petite Antonia!...»

Elle se pendait à mon bras, en allant du restaurant à la gare. Elle voulait se promener encore dans la grande salle d'attente pleine de pas et de bruissement.... «Tu as encore cinq minutes... deux minutes... une minute!...» Et au seuil de la salle ouverte sur le quai, le dernier baiser, le long baiser sans bruit, amer et inoubliable avec son goût de larmes! «Vite, vite, Edmond, tu ne trouverais plus de coin!»

Puis, doucement, tendrement:

—Mon Bouddha surtout! mon Bouddha! Ne l'oublie pas!

Ah! Bouddha, Bouddha,

Que tu m'as fait de la peine!...

Elle voulut chanter, s'arrêta court, perdue, comme si elle étouffait, son mouchoir mouillé à ses lèvres, et je courus vers le train dont la vapeur sifflait,—écoutant, entendant toujours le refrain, le cher refrain de l'opérette tant de fois répété:

Bouddha me bouda,

Je l'implore à perdre haleine.

Et toute la nuit, toute la nuit, dans une sorte d'hallucination entre sommeil et fièvre, je revis les pauvres yeux d'Antonia gonflés comme son coeur, et le rictus placide du Bouddha brisé, et les pommes crues de Manon Giroux; et, au-dessus du tic-tac du train et du halètement de la machine, l'air de Bouddha passait, sautillant, railleur, attendri, coupé par le sifflement des balles au-devant desquelles j'allais.... Combien de fois je devais le fredonner, jusqu'au retour, l'air de Bouddha!