Il s'était fait brusquement, dans le salon, un silence gêné. Éva et Sylvia se regardaient, un peu embarrassées; et la jeune femme même baissait les yeux dans un trouble presque douloureux, pendant que Francis Ruaud demandait à miss Meredith:
—Par où qu'on s'en va? Je saurais pas mon chemin.
—Je vais te reconduire, dit Éva.
Et l'enfant, saluant encore mistress Norton et le marquis, miss Meredith sortit avec lui, laissant M. de Solis seul avec Sylvia, dans ce salon où le petit Francis venait de toucher, sans le savoir, inconscient de ce martyre, la blessure de ces deux êtres condamnés à souffrir.
[VI]
Ils étaient seuls, en face l'un de l'autre, seuls, après des années, seuls après la séparation de leurs deux existences, leur double vie continuée au hasard des destins, avec les océans et l'espace pour les séparer. Ils étaient seuls et une sorte de timidité presque douloureuse leur venait tout à coup, à l'un et à l'autre, comme si chacun de ces deux êtres craignait d'en trop dire au premier mot qu'il allait prononcer.
Norton était au Havre, à son «office», expédiant des instructions à New-York. Mais ni Sylvia ni M. de Solis ne pensaient à Norton. Ils ne songeaient qu'à leur passé, à ce cher passé qui n'avait point de nom, à ce qu'il y avait de tranché dans leur destinée, à tout ce qui aurait pu être, à tout ce qui n'était pas et qui ne serait jamais.
Pas un mot, d'abord. Puis, doucement, une sorte de contemplation muette et triste qu'à la fin Georges interrompit en disant:
—Avouez qu'il y a d'étranges hasards dans la vie!