Il y eut comme un cri, dans le salon, pour saluer l'entrée de Georges, et Norton, quittant le colonel, alla droit au marquis en deux ou trois enjambées, et lui tendant la main:
—A la bonne heure! Voilà qui est charmant!...
L'Américain cherchait des yeux Sylvia, qui s'était levée, toute pâle, tandis que Mme Montgomery la regardait de côté, avec un petit sourire narquois. Mme Norton restait droite devant le canapé sur lequel elle était assise, tout à l'heure, à côté de Liliane, et Norton se retourna vers elle pour lui présenter M. de Solis, qui, saluant, interrogeait anxieusement le regard de Sylvia.
Il était venu brusquement, avec une sorte de hâte, après s'être démandé pendant une partie de la soirée s'il viendrait. Il sentait, d'instinct, que cette minute de sa vie était grave et pouvait être douloureuse. Un moment il s'était dit qu'il ne se retrouverait pas devant Sylvia, qu'il partirait de Trouville sans l'avoir revue.
Il avait, depuis la veille, quitté les Roches Noires et loué, dans une maison particulière, un appartement dont les fenêtres s'ouvraient sur la mer. En s'accoudant au balcon, il apercevait, à sa gauche, la jetée, la bordure, les maisons de Deauville: là-bas, devant lui, la plage, avec son bruissement, son fourmillement, son caquetage de promeneurs, couvert par la grande voix de la mer. Il vivait là—son mot à Norton était exact—«en tête à tête» avec sa mère. Ce ménage d'une vieille femme et de son fils avait des douceurs d'idylle. Le marquis eût, la veille encore, regardé comme un mal fait à la chère créature une soirée passée loin d'elle, après tant de mois, si longs, si longs, où il avait été séparé d'elle. Il retrouvait—avec quelle joie!—la marquise toujours belle, avec ses beaux yeux noirs sous des cheveux gris. Auprès d'elle, Solis retrouvait des soins d'enfant battu demandant refuge au dorlotement maternel. Sa vie, sa vie tourmentée et songeuse, déchirée, amère, sans pessimisme et sans désespoir, aboutissait à cet assoupissement doux, à ce blottissement de coureur d'univers, trouvant enfin que rien ne vaut cette affection, première et dernière, étroite et chaude comme un berceau.
Une soirée arrachée à cette intimité, dérobée à cette tendresse, c'était beaucoup. C'était trop. Le marquis était décidé à vivre en sauvage. Il se cachait, dans cet appartement, comme en bonne fortune, et il lui semblait qu'il n'aurait jamais assez de temps pour raconter à la marquise tout ce qu'il avait vu dans ses voyages, tout ce qu'il avait observé là-bas. Elle l'écoutait avec délices et le couvait des yeux, avec l'égoïste joie de ceux qui adorent. Il y avait entre eux comme une lune de miel de tendresse maternelle et filiale. Elle le revoyait enfin, le reprenait, ce fils, parti pour le bout du monde! Elle le dévorait de ses regards parfois inquiets, car, dans la joie du retour, instinctivement la mère devinait la mélancolie de quelque passion oubliée!
Oui, ç'avait été tout d'abord pour M. de Solis comme un chagrin de quitter la marquise, de lui prendre une minute de cette joie qui lui restait, puis, tout à coup, il avait éprouvé une âpre envie de revoir Sylvia. Il ressentait une sensation de curiosité, comme un besoin d'interroger une eau dormante qui aurait reflété son image autrefois et de lui demander si, cette image, elle en avait conservé, elle en gardait encore l'ombre, le fantôme.
Et maintenant, elle était là, Sylvia, là, devant lui, froide en apparence, roidie; mais sur ses lèvres, qu'un imperceptible tremblement nerveux agitait, un sourire doux, triste et confiant, passait.
—Ma chère Sylvia, dit Norton de sa voix franche, très mâle, je n'ai pas à vous présenter mon ami, M. de Solis. Oh! un ami dans toute la force de ce mot, dont on abuse. Presque un frère, n'est-ce pas, Solis?
—Presque un frère, oui, répondit le marquis, dont la voix s'étranglait un peu.