—Ne blaguons pas. Balzac a de la poigne. C'est le bonhomme du temps. Lamartine passera... Mais Balzac...
—Et Musset?
—Ah! vous savez, dit Matouchard, vous nous assommez là-bas! Nous ne sommes pas ici sous la coupole de l'Institut. Si vous voulez disséquer les gloires, allez dehors. Musset? Est-ce que c'est une actualité, Musset? Si vous savez le refrain de la nouvelle chanson de Thérésa, dites-le-moi, je l'enverrai à l'Etoile Belge. Mais des mots! Faites du Sainte-Beuve alors..., vous m'embêtez!
Terral sortit de cette fabrique de nouvelles très-satisfait de son expédition et certain que, sous peu de jours, tout Paris s'occuperait de lui. Il marchait dans la rue en conquérant, le front haut, comme si chacun eût pu déchiffrer sur son visage ce qui faisait son triomphe. Il gagna ainsi les quais, s'assit au café d'Orsay et se prit à regarder les gens qui passaient. Devant lui, de l'autre côté de la Seine, les arbres des Tuileries frissonnaient aux derniers souffles chauds; les feuilles, dorées par l'automne, tombaient une à une en tournoyant et le soleil égayait les tons assombris déjà des horizons. Mais que regardait Terral, c'était la mêlée des équipages, la foule des cavaliers et des piétons élégants qui se croisaient à deux pas de lui. Le quai d'Orsay conduit à la fois aux Champs-Élysées, au bois de Boulogne et au Corps-Législatif. A quelques minutes du faubourg Saint-Germain, faisant face au jardin des Tuileries, près des casernes de cavalerie, c'est un quai élégant, un peu grave, où les voitures blasonnées, les officiers à cheval, les députés se rendant à la Chambre défilent reconnus et salués par les passants qui les heurtent. Un provincial ferait là en quelques minutes connaissance avec la plupart des privilégiés du nom et de la fortune politique. Fernand Terral, qui connaissait les hommes et les choses de la vie parisienne, regardait et souriait à la pensée que parmi tous ces gens qui ne le connaissaient pas, dans ces équipages où caquetaient délicieusement des femmes souriantes, on ne parlait peut-être, à cette heure, que de son duel avec M. de Bruand.
—Et ce sera bien mieux, songeait-il, lorsque les journaux auront dit leur mot!
Il se balançait sur sa chaise, le bras gauche replié sur le dossier, les jambes croisées et fumant son cigare en rêvant. Un vent frais lui caressait doucement les cheveux; il se sentait vraiment heureux, la tête pleine de projets et d'ambitions—si près maintenant de se réaliser.
Tout à coup, il fit un mouvement et se redressa en apercevant Célestin Fargeau qui venait de son côté, la tête baissée. Fargeau regardait le pavé et n'aurait certes par aperçu Fernand Terral, mais celui-ci l'appela par son nom et se leva, lui tendant la main.
—Comment va M. de Bruand? dit-il.
—Ah! c'est vous, fit Célestin en le reconnaissant. Mes compliments, ajouta-t-il avec un sourire plein d'amertume. La partie est bien jouée.
—Quelle partie? demanda Terral.