—Vous? Certainement. Je me charge de vous donner l'emploi des couleurs qui ne sont pas les mêmes que vos couleurs à l'huile. Et si vous voulez faire la figure ou le paysage, vous pourrez patienter. D'autant plus que si vous torchez pas mal la toile, vous pouvez devenir plus fort, au bout d'un certain temps, que les peintres sur porcelaine. Seulement, ah! ma foi! pas de simagrées. C'est du métier, vous savez!

—Eh! le métier! dit Bourdenois comme s'il se fût parlé à lui-même. Je le sais par cœur, ce mot-là. «C'est du métier!» Le grand argument de la Bohême qui veut ne rien faire et croupir en son coin. Eh! bien, j'en ferai, du métier! Le principal est de vivre. Ensuite j'irai à l'art, si je puis,—la journée finie et le pain gagné. Le hasard fait bien ce qu'il fait, tenez. Il vous a jeté sur mon chemin pour me sauver. Je m'appelle Charles Bourdenois. Je n'ai pas un sou, mais je suis un honnête garçon, et je vous suis dès aujourd'hui tout dévoué,—corps et cœur.

—Accepté! fit l'autre. Je m'appelle Rambosson. Aussi riche que vous, et avec ça marié de l'an dernier, et une fille en nourrice. Malgré tout, gai comme un pierrot,—ce qui vaut mieux que de l'être comme un croque-mort. La chose a voulu que j'aille aujourd'hui pour figurer à Saint-Denis dans un conseil de famille, et que je passe à côté de vous. Ça s'est bien trouvé. Demain je demande au patron qu'il vous donne une banquette dans l'atelier,—à moins que vous ne préfériez travailler chez vous.

—Non, dit Bourdenois, L'atelier!... Je travaillerai mieux loin de ces maudites toiles qui ne vous nourrissent pas!

Ils revinrent ensemble à Paris. Rambosson donna rendez-vous à Bourdenois pour le lendemain. Charles revint dans son pauvre logis, le cœur plus allègre, confiant à présent, et revoyant plus près de lui le visage de celle qu'il aimait. C'était par le travail de chaque jour, par le travail de l'ouvrier, qu'il allait tenter d'arriver jusqu'à elle. Il se sentait fier du sacrifice, plein de courage, emporté par cette idée qui prenait corps devant ses yeux:

—Tu pourras la nourrir! Demain ton travail ne sera plus infécond, et ton dévouement stérile.

Avant de s'endormir, il jeta à ses toiles inachevées un dernier regard, et comme un amant parlerait à sa maîtresse:

—Je reviendrai à vous, dit-il tout haut, oui, je vous reviendrai, mais lorsque chaque soir j'aurai gagné la nourriture du lendemain!

Pendant ce temps, Fernand Terral montait en voiture, et se rendait avec Cachemire chez Antonia Raymond, une femme à la mode, qui donnait une soirée. Les invitations imprimées en lettres d'or sur Bristol glacé, portaient que la toilette la plus simple était de rigueur; aussi se trouva-t-il dans l'appartement d'Antonia, rue du Helder, assez de diamants pour nourrir tout un faubourg pendant un mois. La fine fleur de l'élégance et de l'insolence parisienne, y luttait de parures et de toilettes chimériques. C'était pourtant un médianoche intime où quelques rares étrangers avaient été admis. Célébrités de turf et de boulevard, illustrations des coulisses dramatiques heurtant les héros des coulisses de la Bourse, une grande partie de ce tout Paris qui défraye les chroniques, avait franchi l'antichambre d'Antonia Raymond. Des boursiers, des acteurs, un ou deux de ces journalistes qui font plus de bruit ou de tapage, à eux seuls, que la corporation tout entière, des actrices, des mondaines du demi-monde, quelques gens titrés accourus en hâte (la plupart de fort loin), pour se brûler aux chandelles parisiennes, un amalgame étrange, l'image exacte de ce qui reste au fond du vase lorsque les forces vives de la province et de l'étranger, tout ce qu'il y a de riche, de beau, ou de noble un peu partout a fini de se dissoudre au grand foyer.

Antonia rayonnait dans ce milieu hybride où le blason coudoyait la boutique, où, dans les propos, l'argot de la rue venait donner de la tête contre le langage encore mal désappris du faubourg Saint-Germain ou d'une cour allemande. Elle avait fait tendre de fleurs sa vaste salle à manger, et Chevet y dressait un souper de trois mille francs. Elle était l'amie de Cachemire. Suzanne, simplement vêtue d'une robe blanche, garnie de violettes du pôle naturelles, éclipsait les toilettes les plus diamantées, et Antonia ne tarissait pas d'éloges sur cette parure. Tout le succès, comme on dit, était d'ailleurs pour Cachemire, et Terral savourait ce triomphe avec une certaine nuance de dédain.