—Je ne suis pas un tyran, dit-il encore, et quel autre droit ai-je sur toi que celui du hasard et d'une fantaisie échangée? Mais à personne,—pas même à toi,—je ne permets d'oser me railler. Passer de mes bras dans ceux d'un autre? Soit. Tu es née d'ailleurs, ajouta-t-il avec mépris, et faite pour cela. Mais,—et Fernand Terral redressait son torse splendide,—essayer de me prendre pour dupe, Cachemire, voilà, entends-tu bien, ce que je te défends!

—Eh! bien, oui, dit-elle tout à coup entraînée et écrasée à la fois par cette colère dédaigneuse et contenue, j'ai eu tort. Je te demande pardon. Je m'accuse. Je me repens. Je t'aime toujours. Tu es mon Terral. Voyons, est-ce que tu ne m'aimes plus, toi? Regarde-moi. Je suis ta petite femme. Je t'en prie, ne t'en va pas, Fernand, ne t'en va pas sans m'avoir dit que tout est oublié!

Sur un fauteuil, la robe que Cachemire portait la veille, était jetée comme au hasard. Terral la prit, la repoussa et s'assit. Cachemire était venue se blottir à ses pieds, lui prenant les mains, appuyant sur les genoux de Terral sa tête brune et pâlie, et le carressant d'un sourire d'esclave, implorant, priant, s'humiliant. Il la regardait, les épaules nues, irrésistible, avec des battements de cœur, et se contenait, sachant bien, que le salut de la partie était dans sa froideur et dans son implacable dédain. Alors elle fut servile et basse, elle supplia, elle lui arracha son pardon par des larmes. Elle ne l'aimait plus pourtant. Mais il la tenait toujours. Elle ne devinait pas que cet homme l'adorait. Elle se croyait délaissée. Elle avait peur,—par vanité,—de le perdre et de le voir à une autre. Sans doute elle voulait bien le tromper, mais elle était résolue à ne pas le laisser échapper. Malgré tout, malgré l'habitude, la lassitude, le temps, il n'avait point perdu de son prestige aux yeux de cette femme, et il était encore le préféré sinon le seul, l'aimant sinon l'amant.

Terral s'applaudissait dans son orgueil d'avoir affecté avec un tel courage un détachement qu'il n'avait pas. Il savait bien que le jour où elle lirait clairement en lui, il serait perdu. Elle n'avait fait heureusement qu'épeler les premières faiblesses de Terral, et cette scène dernière venait de la rejeter dans ces réflexions pleines de troubles qui lui venaient lorsqu'elle essayait autrefois de s'expliquer cet étrange caractère de Terral. Tant de câlineries d'enfant opposées à des intrépidités audacieuses, le mépris et l'amour, l'ironie et la caresse, l'ardent baiser et la main de fer prête à frapper, Terral avait à la fois, et à quelques heures de distance, tout cela, ces tendresses et ces brutalités, le charme qui attirait et la colère qui terrifiait.

—C'est donc le diable, songeait Cachemire pendant que Constance, sa femme de chambre, l'habillait. Puis elle se rappelait l'attitude qu'elle avait eue devant lui tout à l'heure, et rougissait de tant de faiblesse. Elle eût voulu sur-le-champ prendre sa revanche. Elle! Cachemire! Pleurer!

—Bah! fit-elle, tout à coup, si c'est le diable, on lui coupera les griffes!

—Madame a dit? interrompit Constance en demeurant stupéfaite.

—Rien. Un peu plus de poudre de riz ici. C'est cela. Bon, et qui fait tout ce bruit dans l'antichambre? demanda-t-elle en tendant l'oreille. Va donc t'informer.

Mademoiselle Constance revint en disant que c'étaient plusieurs créanciers qui désiraient parler à madame.

—Et personne n'est là pour les recevoir? fit Cachemire.