—Ce sont les derniers. Va donc, je te dis!
—C'est bon, dit maman Anaïs. Parbleu, ce n'est pas à moi de faire des observations. Viens, toi!
Adolphe suivit sa mère qui haussa les épaules en fermant la porte, et dit en avançant la lèvre inférieure:
—Dieu de Dieu, en voilà une qui est pressée! Pauvre cervelle, va! Train d'hôpital, grande vapeur. Au fond, heureusement, c'est moi qui m'en moque!
—Et moi donc! dit le tendre Adolphe.
Ce n'était certes pas l'héroïsme qui avait poussé Cachemire à sacrifier à Fernand Terral ses derniers bijoux; elle avait obéi à ce premier mouvement, un peu banal dans sa précipitation, de toutes ces femmes au cœur mou qui recevraient sans une larme la nouvelle de la mort d'une mère, et verseraient des torrents de pleurs sur le trépas d'une perruche. Elle obéissait d'ailleurs encore,—sans s'en rendre compte,—à l'influence de Terral. Elle se faisait humble et dévouée pour le forcer à oublier qu'elle l'avait fui et trompé. Non pas qu'elle le craignît vraiment. C'était la force de l'habitude. Le chien rampe jusqu'au moment où parfois il dévore la main qui le caresse ou le menace. Cachemire n'était pas assez énergique pour dévorer qui que ce fût; mais elle songeait bien souvent à rompre sa chaîne et à s'enfuir. En attendant, elle demeurait souriante et caressante comme autrefois.
L'argent trouvé, les bijoux vendus, tout fut réparé. Fernand paya. Il s'était dit qu'il effacerait bien vite cette première perte. Il joua encore. Cachemire, un soir, en voulant aller à un bal que donnait Antonia, regretta pour la première fois une parure d'améthystes qu'elle aimait beaucoup.
—J'aurais dû conserver au moins celle-là, pensa-t-elle.
Elle se consola bien vite. Les mécomptes glissaient sur elle. Elle l'aimait d'ailleurs, cette existence heurtée, la gêne dans le luxe, les antithèses de la bohème, l'éternelle bascule, les hauts et les bas. Tout ce dont M. de Bruand l'avait entourée semblait fuir peu à peu. Le linge, la garde-robe, ce bien-être excessif où elle nageait, tout cela s'était comme tari. Madame Labarbade lui faisait chaque jour des observations et des remontrances. Elle parlait raison. Elle prêchait.
—Voyons, disait-elle, il faut être sage une fois dans sa vie. As-tu bien réfléchi, où vas-tu? Je m'étais promis de n'en souffler mot, mais c'est plus fort que moi. Je te vois glisser, glisser...; je crie: au secours! Tu vis là, depuis tantôt un an, avec ce grand diable de Terral, qui est joli homme, je le veux bien, mais qui te pèse plus que tes écus. Il est sur tes talons, il t'ennuie, il dit qu'il t'adore. C'est très-joli, l'amour, mais c'est peu nourrissant. Et au fond, est-ce que vous vous affectionnez tant que ça? Il t'aurait pour sa part, depuis longtemps, souhaité le bonsoir si tu n'avais pas eu la faiblesse de monnayer, pour monsieur, tes bijoux... Et quant à toi, si tu étais franche, tu avouerais qu'il est passablement gênant. Il a la prétention d'être aimé. A son aise. Mais que fait-il pour ça? Songe donc, ce dadais de M. de Bruand te rendait du moins heureuse. Il s'inquiétait de tes désirs, il te comblait de cadeaux, il n'était pas du tout désagréable, sans compter qu'on pouvait dire que c'était un homme bien élevé. Et puis tu étais libre avec lui; il ne faut pas te figurer... Essaye donc d'avoir une inclination, maintenant que M. Fernand a mis le grapin sur toi! Pas possible. Oh! vois-tu, ma petite, la première condition pour qu'une femme ne périsse pas d'ennui, c'est qu'elle fasse à sa tête. Et tu es plus esclave qu'une négresse. C'est vrai. Un jaloux, un bourru. Enfin, il ne me dit jamais bonjour. Je vaux pourtant un coup de chapeau, saperlotte! Et puis! mon Adolphe, il lui a tiré les oreilles, le brutal, un jour que le petit lui a marché sur le pied sans le vouloir. Je dis le petit, pas si petit, ça devient un homme au contraire, et un bel homme, si je m'y connais. Il verra bien, un jour ou l'autre, ce monsieur Terral, il verra! Pour en revenir à toi, ma chérie, à ta place je me dépêcherais d'envoyer promener ce monsieur, j'aurais le courage de m'en dépêtrer, et je vivrais à ma guise, j'aurais un époux qui ne me laisserait manquer de rien et à qui je boucherais assez adroitement les yeux pour qu'il ne pût rien voir aux petites distractions dont je sèmerais mon existence. Comment! Tu es actrice, jolie comme un cœur, adorée, enviée,—tu es mademoiselle Cachemire,—et tu vis avec un boursicotier comme si tu étais sa femme. Car enfin, tu lui es fidèle, bête! au lieu de collectionner les billets que je recevrais, j'y répondrais. Il ne manque pas de gens à Paris qui ne savent où mettre leur argent. Voyons, n'ai-je pas raison, dis? Tu restes-là, rêveuse, tu n'as pas de courage, tiens! Flanque-lui donc son congé en deux mots: «C'est fini, va te promener.» C'est clair et net, et tu verras, quand tu n'auras plus le Terral dans tes jupes, que les parures en améthystes ne te manqueront jamais!