Quand il revint à lui,—car cette réflexion sombre fut comme un évanouissement—il vit la cabine remplie de gens qui, attablés, mangeaient. La tempête était passée. On avait quitté la haute mer, et maintenant le bateau voguait en pleine Tamise. Il se leva, se mit à table, demanda des œufs, coupa machinalement un peu de fromage dans le bloc de Chester que la stuardess posa devant lui, paya et remonta sur le pont.

—Eh bien! lui cria aussitôt une voix claire... Nous sommes donc sauvés!

Terral tressaillit.

C'était la voix de don Antonio.

—Oui, dit Terral.

Et dès lors il ne parla plus.

Quatre heures après, ils étaient arrivés à Londres. Le bateau s'arrêta devant Custom-House, et l'on déchargeait les bagages. Terral voyait cette foule sur le quai, à gauche, la grande arche de London-Bridge qui découpe sa silhouette sur le brouillard. Il apercevait sur le pont des flots pressés de passants, des cabs, des omnibus, des camions; il entendait le bruit immense de la fournaise humaine. Il redressait le front. Il disait encore comme le héros de Stendhal: Aux armes! Et il s'enfonçait, seul, sans guide, dans la grande Cité.

Il s'arrêta devant un hôtel-taverne d'apparence médiocre, entra, demanda une chambre, et lorsqu'il fut seul:

—Qu'est devenu l'Espagnol? se dit-il. Je n'ai pas voulu le suivre. J'avais peur de moi; oui, peur. Fiez-vous donc au premier venu! Cet homme-là ne saura jamais qu'il me doit la vie. Et pourtant, ajouta-t-il avec un singulier sourire, il me la doit! Quelle générosité! Qui sait? Cela peut être une faiblesse!

XI