Alors elle songeait aux propos de ses camarades, aux parties de plaisir des acteurs qu'elle connaissait, aux pique-niques à Asnières ou à Bougival, aux déjeuners sans façon, à la gaieté libre, aux échappées de Bohême, au luxe un instant secoué, et à l'école buissonnière du sentiment!
Léon la voyait devenir tout à coup rêveuse, et souriait en lui-même, car le spectacle menaçait d'être curieux.
Le domestique de M. de Bruand lui annonça, un matin, à l'heure du lever, qu'un M. Célestin Fargeau demandait à lui parler.
—Célestin Fargeau! dit Léon. Qu'il entre!
C'était son ancien précepteur du château de Bruand, un répétiteur que M. de Bruand, le père, avait appelé de Paris à Bruand pendant trois années, un esprit bizarre et indépendant, un professeur capable de s'attacher pour quelque temps à un élève, comme il s'était attaché à Léon, mais improbable, de s'astreindre à un enseignement régulier, et menant à Paris une existence décousue, improbable, à la façon de Lazarille de Tormes,—une vie à la belle aventure et à la vilaine étoile.
Fargeau entra, comme une bombe, dans la chambre de M. de Bruand. Léon était en pantalon du matin en flanelle grise, en chemise de soie rose, et fumait un cigare. Fargeau, pour toute toilette, s'était contenté de brosser dans l'antichambre son chapeau bossué.
Célestin Fargeau avait cinquante ans déjà, de petits fils blancs frisaient dans sa barbe noire, et sa tête commençait à devenir chauve. Il avait le teint pâle de ceux qui vivent la nuit et les rides profondes de ceux qui ont souffert.
Sa physionomie s'éclaira lorsqu'il aperçut M. de Bruand.
—Pardieu, dit-il, vous n'avez pas changé! Je voudrais bien en avoir fait autant.
Puis, après avoir serré la main que Léon lui tendait: