— Vous n’avez pas rêvé, Fanchette. Ou, plutôt, vois-tu, nous faisons un rêve, un beau rêve... Blottis là, sous ce toit, où la neige tombe, je ne connais point d’êtres plus heureux... Bonaparte, là-bas, et son Lasalle..., ce sont des pauvres, vois-tu, comparés à nous, de pauvres pauvres, avec leurs trophées, leurs drapeaux!
Elle se mit à rire en frappant l’une contre l’autre ses petites mains, à l’idée que le vainqueur de l’Italie était un pauvre diable comparé à elle; mais, tout à coup, ce rire clair fut coupé brusquement par un accès de toux, et ce gentil visage de fillette de Greuze s’empourpra comme sous un étouffement.
— Ce n’est rien! Ce n’est rien! répétait, entre deux quintes, sa douce voix brisée.
Et ce n’était plus contre Boney, Lasalle et leurs victoires, que s’emportait, que s’irritait intérieurement le petit marquis; c’était contre cette neige collée aux fenêtres, pénétrant les os, prenant à la gorge cette chère aimée dont le regard semblait s’excuser de lui causer un chagrin, une angoisse.
Il s’était levé, lui apportait un verre d’eau.
— Voulez-vous de la tisane, Fanchette?
— Merci. C’est fini. Oh! je vous dis, ce n’était rien. Et si c’était quelque chose, eh bien? quoi!... ce ne serait rien encore!
Elle disait cela délibérément, avec la crânerie joyeuse d’un volontaire allant au feu, à la française.
— Êtes-vous folle, Fanchette!
— Non, je dis ce que je pense. Et, tenez, voulez-vous que je vous l’avoue, tout bas, bien bas? J’ai toujours envié Mlle Olivier..., vous savez..., la jolie Mlle Olivier, qui avait créé Chérubin, chanté La Romance à Madame, conquis, charmé, affolé Paris et qui est morte... pftt!... disparue..., toute jeune, toute blonde..., adorée!... Et si bonne, si bonne, Mlle Olivier! Elle était si gentille, qu’on ne pouvait pas s’imaginer qu’elle pût jamais devenir vieille..., avoir des rides. C’est si laid, les rides! Moi non plus, je ne voudrais pas avoir de rides. Vous me trouvez peut-être coquette? dit-elle encore.