Et pâle, troublé, essayant cependant de sourire, Napoléon, tout en distribuant les récompenses, entrevoyait dans cette foule le spectre sanglant de Maximilien.
Ce spectre devait le hanter plus d'une fois. On a retrouvé, dans le tiroir même du bureau de l'empereur, une photographie de la redingote et du gilet troués de balles que portait l'archiduc à Queretaro. Napoléon conservait aussi (pourquoi?) une gravure allemande—quelque dessin du Kladderadatsch sans doute—où il était lui-même représenté debout dans son lit, tandis que le fantôme de Maximilien venait, enveloppé d'un suaire taché de sang, lui dire:
—Les balles qui m'ont frappé rejaillissent jusqu'à ton front!
Napoléon devait en effet amèrement regretter d'avoir jeté dans une telle aventure l'infortuné Maximilien; et qui sait si des larmes impériales n'ont point coulé sur les photographies de ces vêtements déchirés par les balles?
Il ne faudrait pas trop, d'ailleurs, s'abandonner au sentiment et, par amour de l'équité, par un penchant naturel vers la justice, sembler prendre le parti d'un ennemi qui fut implacable. Le sentiment et la sentimentalité sont, en politique, deux guides exécrables, et ce furent ceux-là, il faut bien le reconnaître, que suivit le plus souvent cet homme de lettres manqué, ce chasseur de chimères qui fut le prince Louis-Napoléon Bonaparte. La nature personnelle de cet homme (pour n'envisager sa physionomie que par des côtés intimes) était absolument opposée à tout ce qui dans le monde est immédiatement applicable et pratique. Ce n'est point par de vaines raisons qu'étant jeune, il s'était senti attiré par les poésies de Schiller et qu'il en avait traduit quelques-unes. Il y avait en lui de l'Allemand, non point de l'Allemand pratique, Yankee d'Europe, métis de juif et de Germain que nous a révélé la dernière guerre, mais de l'Allemand à la façon des portraits que nous traçait jadis Mme de Staël, de l'Allemand rêveur et perdu dans les brouillards du Rhin. On pouvait se faire une idée exacte de l'esprit même de Napoléon, en jetant sur son cabinet de travail, aux Tuileries, un coup d'oeil, même rapide. C'était là une accumulation étrange d'objets disparates, témoignant de préoccupations multiples; mais, par une rencontre singulière, on s'apercevait bien vite que tout ce qu'il y avait de chimérique au monde, d'impossible, d'irréalisable, d'impraticable, était l'objet des sollicitudes constantes, des études de l'empereur, tandis que tout ce qui était net, tangible et d'intérêt direct, ne l'attirait, ne le sollicitait que médiocrement.
Devant lui (mais à peine consultés) étaient entassés les dossiers relatant les forces exactes de la Confédération du Nord, les rapports clairs et alarmants du colonel Stoffel (qui depuis…), les relevés de chiffres, tout ce qui devait forcer un souverain à se mettre immédiatement en demeure de maintenir l'État dans la force voulue. Mais peu importait évidemment tout cela à Napoléon III. Ce qui l'attirait, ce qui le séduisait, c'était ou un modèle curieux de canonnière, ou une mitrailleuse perfectionnée, ou un sac inédit, ou une bouillie nutritive, sorte de brouet à l'usage de l'armée, toutes choses dont les modèles ou les échantillons étaient là, inutiles, chimériques dans l'application, mais examinés évidemment avec soin, patiemment, longuement, par un esprit rêveur qui avait cette manie spéciale d'inventer et d'innover dans un art où il fut toujours profondément inhabile, l'art militaire, le plus opposé de tous à son tempérament de songeur.
Il aimait si fort la chimère,—ce mot qui, en parlant de lui, revient sans cesse sous la plume,—que sa grande oeuvre littéraire, la Vie de Jules César, fut encore une chimère en action. Il s'était épris de cette grande et redoutable figure, César, dont il semblait vouloir faire comme un aïeul de sa propre race, se croyant lui-même le petit-fils de la déesse. Négligeant les affaires du pays pour la confection de cet ouvrage inachevé, mosaïque érudite à laquelle tous les savants du monde apportaient leur caillou, il était heureux de s'enfermer, en compagnie de quelque membre de l'Académie des inscriptions, avec de vieux textes, de vieux parchemins et de vieilles médailles. Il croyait alors trouver lui-même ce qu'on lui indiquait et traduire ce qu'on lui expliquait. Cette humeur mal étouffée d'homme de lettres, de rêveur schillérien, qui avait été celle de sa jeunesse, se montrait encore et réapparaissait jusque dans sa vieillesse. Et puis il éprouvait une profonde joie à goûter, décernée par les plus brillants des écrivains de son temps, cette louange littéraire, si douce et si caressante au coeur de l'homme. Des gens qui n'avaient pas le courage d'achever la lecture du lourd travail impérial, n'en écrivaient pas moins à l'auteur, en accumulant les louanges et les flatteries, que la Vie de César était le monument littéraire de ce siècle. Il devait bien, à ses heures de retour sur lui-même et de lucidité, il devait fièrement mépriser l'humaine espèce, cet empereur tombé, qui avait tour à tour connu de si près les flatteurs, les exploiteurs, les complices et les ingrats.
Mais quoi! une sorte de confiance fataliste et une foi en lui-même le soutenaient contre des réflexions pareilles. On a retrouvé, dans un carnet de sa jeunesse, les pensées qui agitaient alors son âme, la plus troublée, la plus hésitante, la mieux préparée à devenir la proie des intrigants qui fût jamais:
«J'affronte un orage; un souffle m'abat», écrivait-il alors, dans ces années où, loin de France, il errait, tantôt à Port-Louis, tantôt à Rio.
Un peu plus loin, dans ces notes, il ajoute, rapportant quelque parole féminine qu'il applique à sa propre destinée: