Grâce à la publication récente, les grandes lignes et les moindres traits sont aujourd'hui rassemblés. L'édition des Lettres aux demoiselles Cannet est complète, et nous pouvons,—c'est bien le mot,—lire à livre ouvert dans la jeune âme de Manon Philipon. Nous assistons à ses journées de travail, nous recevons ses plus chères confidences, nous savons la cause de ses ennuis, de ses enthousiasmes, le secret de son coeur. Honnête et loyal secret, rêves sans fièvre, châteaux en avenir dont le toit et la façade sont bien modestes.
Elle lit Plutarque et je sais nombre de gens qui lui en feraient un crime. Mais lire Plutarque n'empêche pas de «connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausses,» comme dit Molière, et de les raccommoder au besoin: «Je n'ai, à franchement parler, ni haine ni goût pour le commerce; je sens qu'en entrant dans tel état que ce soit… je m'appliquerais uniquement à l'accomplissement de mes devoirs et que j'en ferois le premier et le plus grand de mes plaisirs.» (Lettre septième, inédite.) Cette Romaine redevient bien vite, puisqu'il le faut, la petite bourgeoise et l'humble fille du graveur.
Humble par raison, fière par tempérament. «On nous a beaucoup pressés d'aller à Versailles chez quelqu'un de connoissance pour les fêtes du mariage. Maman s'est décidée à rester: j'en suis bien aise. Toutes réflexions faites, j'aime mieux rester dans ma cellule avec mes livres, ma plume et mon violon, qu'aller me faire pousser et presser pour voir l'habillement des princes.» Ses plumes et son violon! Elle oublie ses fleurs qu'elle aimait tant.
Les volumes des Lettres de Mme Roland ont tout l'intérêt des Mémoires historiques et aussi d'un roman. On assiste pour ainsi dire, en lisant, à la formation intellectuelle de cette femme, à l'incubation de ses idées politiques, et aussi à la formation de cet honnête et solide attachement qu'elle eut pour M. Roland de la Platrière, un brave homme dont elle fit presque un grand homme. Figure sans élévation, celle de Roland, mais d'une pâte, après tout, sympathique. Il se mouchait pourtant avec ses doigts, se couchait sur son lit et priait sa femme de jouer et chanter à son chevet. C'est le mari dans toute la force du terme, mais le mari sans épithète ridicule. Il aimait sa femme et elle l'aimait et le respectait. Cette passion pour Buzot, dont on a maintenant la preuve, grandit Mme Roland au lieu de l'abaisser. La statue s'est animée. Il y avait un foyer d'amour dans ce marbre. Loin de la lui reprocher, on lui sait gré de cette haute et chaste affection.
Le rôle politique de Mme Roland est plus discutable. Si la Gironde s'est perdue, la femme du ministre y a contribué pour la bonne part. Elle haïssait comme elle aimait, en femme. Et qui sait combien de ses haines instinctives elle a fait partager à ses aimables et éloquents cavaliers-servants? C'était les perdre, c'était se perdre. Du moins sut-elle bien mourir avec ceux qui mourraient un peu pour elle et par elle.
Ah! que je voudrais qu'on pût nous rendre les impressions qu'eut Mme Roland, dans la charrette, de la Conciergerie à la place de la Révolution, et que, dit-on, elle demanda à écrire au crayon, avant de monter les degrés de l'échafaud! Elle ne put les écrire, ces suprêmes pensées, et elles demeureront à jamais dans les éternels desiderata de l'histoire. Nous aurions, cette fois, eu, non le dernier jour d'un meurtrier, mais la dernière heure d'une condamnée!
MADEMOISELLE DE SOMBREUIL 1793
I
Ceux-là qui, au temps où M. Labat père, digne prédécesseur de son fils, était directeur des Archives de la Préfecture de police, ont pu consulter et regarder les trésors historiques enfouis dans l'espèce de grenier où on logeait l'archiviste, sous les toits d'où l'on apercevait la flèche de la Sainte-Chapelle, ceux-là peuvent seuls savoir ce que les incendiaires de la Commune ont dérobé à l'histoire et à l'avenir. Que de monuments écrits! Sans compter des curiosités artistiques, comme, par exemple, tel buste de Marat provenant d'une section de Paris. Que de papiers importants, de choses inédites! Il y avait là de quoi écrire la plus curieuse des histoires, l'Histoire des lettres de cachet. Il y avait les écrous des prisons, celui de la Conciergerie, avec les signalements de Marie-Antoinette et de madame Roland, et des procès-verbaux d'exécutions, comme celui de Bailly où l'on pouvait suivre, aux terribles ratures du greffier, le nombre des stations que l'on fit faire au martyr, de la place de la Révolution au champ de Mars.
Il y avait aussi (quel étonnement!) le registre des massacres de septembre. Ce registre! Je le vois encore.