«Maillard établit d'abord son tribunal de juge populaire dans la cour de la prison, et les égorgeurs sont placés sur deux haies; aussitôt les portes du cloître, qui recélait les prêtres arrêtés les jours précédents, sont ouvertes, et tous sont massacrés sans qu'il soit fait grâce à un seul.
«L'horrible tuerie humaine est un instant suspendue pour laisser les travailleurs manger la soupe et boire le vin que la Commune leur fit distribuer à la porte de la prison; mais bientôt ils recommencèrent leur oeuvre sanglante.
«Vers onze heures, on appelle le citoyen Marsault et le citoyen de Sombreuil. Le premier tombe frappé d'un coup de hache qui lui fend la tête; déjà le fer était levé pour atteindre M. de Sombreuil, quand sa fille l'aperçoit. Elle s'élance au cou de son père, qu'elle enveloppe de sa magnifique chevelure, et, présentant sa poitrine aux assassins: «Vous n'arriverez à mon père, dit-elle, qu'après m'avoir tuée!» Elle reçoit trois blessures. Sa beauté, plus grande encore dans cette scène terrible, émeut un des assassins: un cri de grâce se fait entendre. Subjugués par cet ascendant qu'inspire forcément la vertu, et peut-être par l'irrésistible attrait de la beauté dans les larmes, les égorgeurs entourent le père et la fille, et l'un d'eux, lui présentant un verre de sang qui s'échappait de la tête de M. de Saint-Marsault, lui dit: «Bois ce sang à la santé de la nation, citoyenne, et ton père sera libre.» Elle l'avale d'un trait, et conquiert, par cet acte inouï de piété filiale, la liberté de son père.
«Peu de temps après, Mlle de Sombreuil épousa son parent, M. le comte de
Villelume.
«En 1814, Louis XVIII, ne voulant pas que le nom de Sombreuil, dont le dernier avait été fusillé à Auray, s'éteignit, adressa une lettre autographe à mon père (lettre aujourd'hui encore entre mes mains), par laquelle il lui exprimait le désir qu'il eût ajouté à son nom celui de Sombreuil.
«Après sa mort, le 15 mai 1823, le coeur de ma mère fut inhumé dans la chapelle des Invalides d'Avignon.
«Lors de la suppression de cette succursale, en 1850, les invalides présentèrent une requête au prince Louis Napoléon, président de la République, pour obtenir que le coeur de leur bon ange (c'est ainsi qu'ils l'appelaient) fût conservé au milieu d'eux. Le prince Louis ayant fait droit à cette requête, avis m'en fut donné par la lettre suivante:
«MONSIEUR,
«M. le maréchal gouverneur me charge d'avoir l'honneur de vous prévenir que la cérémonie relative au coeur de Mme la comtesse de Sombreuil aura lieu aux Invalides, le vendredi 6 de ce mois, à midi.
«Si vous voulez vous présenter au cabinet du gouverneur, j'aurai l'honneur de vous donner une autorisation et de vous adresser au curé des Invalides.