[Note 9: Voy. Arnaud (de l'Ariége).]

Cet homme évidemment n'aimait point Joséphine de Beauharnais. Il se servait de son influence, de son appui, pour risquer les premiers pas sur la route entrevue, quitte à congédier ensuite, comme il allait le faire, cette auxiliaire de la première heure.

L'hôtel Chantereine appartenait à Joséphine Tascher de La Pagerie.

Bâti par l'architecte Ledoux pour Condorcet, la veuve du girondin, soeur du maréchal Grouchy, l'avait vendu à Julie Carreau, qui, dans cet hôtel où devait venir s'établir Bonaparte après son mariage, avait épousé Talma. Au temps du comédien, la demeure était pleine de fêtes. Un soir, pendant qu'on y dansait et que les uniformes bleus des conventionnels se perdaient dans les robes de gaze des artistes du théâtre de la Nation, Jean-Paul Marat, au milieu du grand salon de l'hôtel, se heurta contre Dumouriez, qui le regarda, sans dire un mot, dans les yeux. Les joues bilieuses de Marat étaient devenues livides, et son regard jetait des flammes. Dumouriez sourit et passa. Mais l'autre, hochant sa grosse tête, sortit brusquement, et on l'entendit murmurer: «Celui-là sent le traître!»

Joséphine avait acheté l'hôtel Chantereine à Talma. Mariée au général, elle y vint vivre avec Bonaparte. Il y établit, dès son retour d'Égypte, son quartier-général de conspirateur. Quelle comédie incroyable on pourrait écrire avec les menus détails de cette conjuration de brumaire! Avec Bonaparte, le petit hôtel de cette rue Chantereine, qu'on débaptise et qu'on appelle, à cause de lui, rue de la Victoire, devient comme un ministère nouveau, un petit État dans l'État, le foyer de multiples intrigues, l'atelier où se fabrique doucement l'immense toile d'araignée dont une poignée de généraux va bientôt envelopper la malheureuse France.

Tout est mis à contribution; la famille entière, le nid des Bonaparte s'en mêle. Joséphine amadoue le pauvre et brave Gohier, cet héroïque Géronte républicain; Joseph, qui ose à peine se risquer dans l'affaire, est chargé de séduire Bernadotte et Moreau, et d'offrir au héros de Hohenlinden, de la part de son frère, des sabres égyptiens enrichis de diamants. Lucien, plus républicain d'aspect, n'attend que l'heure de trahir et de sacrifier la patrie à la famille. Les généraux, interrogés, sont pris par leur vanité, par leur sottise, par leur ambition, par leur haine. On dispose cet hôtel Chantereine comme un décor de théâtre. Dans les soirées, où Volney s'abaissera jusqu'à souffler, pour la faire refroidir, la tasse de thé du général, on suspend à la muraille les lances, les aigrettes et les sabres des mamelucks. On remise au grenier les meubles pour avoir l'occasion de faire asseoir les convives sur des tambours qui n'ont jamais vu l'Italie, et leur dire: Prenez place, citoyens, ce sont les tambours d'Arcole!

Mais le mot citoyen est déjà hors d'usage. Robespierre, avant de mourir, a dit au bourreau: Monsieur.

L'histoire est trop dédaigneuse et trop grave. Lorsqu'elle n'est point signée Michelet, elle n'ose tout dire. Elle a tort. Les petits ridicules de Bonaparte, à cette heure d'hésitation, de trouble, de dévorante ambition, le font mieux connaître que ses discours ou ses actes. Il faisait tout alors pour la mise en scène. Cet homme qui, après avoir passé le Saint-Bernard à dos de mulet, voulait que la peinture le représentât calme sur un cheval fougueux, comprenait le prix de ce que le baron de Foeneste appelait le paroistre. Il avait trouvé que des cheveux noirs encadraient bien son long et pâle visage, et, pour arriver à leur donner la couleur et le reflet de l'aile de corbeau, il se teignait et se graissait avec de la pommade. Peut-être était-ce là de la coquetterie.

Plus d'une fois, on le prend sur le fait de fatuité physique. On sait que ses yeux, ses fameux yeux d'aigle, n'avaient point de cils. Un jour le vieil Houdon expose aux Tuileries (Bonaparte était alors consul) un buste du héros, superbe et frappant. De même qu'il avait laissé à Voltaire toutes ses rides, Houdon avait représenté sans cils les paupières du général. Bonaparte arrive un matin, traînant son sabre, suivi de son état-major, et s'arrête devant son buste. Houdon, un peu anxieux, attendait.

«Ai-je l'oeil ainsi fait? dit Bonaparte.»