Mais, parmi les douceurs d'une vie champêtre, cette atroce pensée était oubliée. Jacques Hardy ne demandait plus rien, ni fortune ni situation, lorsque, par la gazette, il apprend que Gautier, le mari de Lucile, a porté plainte contre elle au Châtelet. L'affaire est grave, il faut en arrêter le cours. «Monnoie fait tout», disait Riquetti. Hardy connaissait la maxime; il n'hésite pas, il paye les juges, il paye le mari. Pour celui-ci, c'est mieux encore, il le garde auprès de lui en qualité de domestique, et Gautier, bien nourri, bien logé, bien appointé, préside, gros et gras, aux amours des tourtereaux. Un mois après, Hardy forcé de soutenir, à propos de trois prieurés qu'il possédait là-bas, un procès à Toulouse, part pour le Midi en emmenant la femme et le mari, et ce ménage à trois court gaillardement les grandes routes.
A Toulouse, pendant le séjour de Jacques Hardy, Lucile Gautier demeurait cachée; il ne fallait indisposer ni les juges du Parlement, ni la famille du plaideur; elle l'accompagna encore incognito lorsque, trois mois plus tard, il alla passer ses vacances dans un de ses prieurés. Ces soins qu'elle prenait à ne le point compromettre touchaient profondément le ci-devant abbé, dont l'amour-propre et l'amour, également flattés, s'unissaient pour faire à Lucile comme une auréole. Quant à Gautier, il s'était cassé le bras dans une partie de cheval; on l'avait expédié déjà sur Paris, et il y vivait maintenant, sans plus se creuser la cervelle, d'une pension régulièrement acquittée par l'amant de sa femme.
Au mois de mai 1786, le Parlement de Toulouse rendit son arrêt dans l'affaire des prieurés. Hardy perdait son procès, et, débouté de ses réclamations, se voyait encore condamné à tous les frais. Le voilà furieux; il use aussitôt du droit d'appel et reprend la route de Paris. Il connaissait là des avocats distingués, lumières du barreau de leur temps, M. Gerbier, M. Vulpian, et les voulait consulter. Lucile Gautier le suivait toujours. Pour conserver d'ailleurs un reste de décorum, elle logeait dans quelque chambre isolée comme celle où, six mois plus tard, rue Saint-Louis, chez Caban l'horloger, elle allait s'établir.
Mais à Paris, dans cette province véritable, où tout est connu, commenté, Jacques Hardy allait soutenir un assaut imprévu, et il allait retrouver son frère.
La famille entière de l'abbé, ce clan d'honnêtes gens irrités, effrayés des désordres de leur parent, avait sollicité depuis longtemps contre lui une lettre de cachet, que M. Séguier, avocat général au Parlement de Paris, s'était chargé d'obtenir. La lettre signée, Pierre Hardy se chargea d'en faire usage. C'était assurément le moyen extrême et d'une violence peut-être dangereuse; mais déjà la liaison de Jacques Hardy et de Lucile Gautier était de notoriété publique. La honte de l'abbé rejaillissait sur tous les siens. Pierre alla donc franchement à lui, et chef de famille sévère, sévèrement parla de rupture.
—J'aime cette femme, dit l'abbé Hardy, et je suis sûr de son amour. On ne nous séparera pas.
Le ton était net, formel comme la réponse. L'autre n'insista point. Son parti, au surplus, était pris. C'était Lucile Gautier qu'il allait frapper et brusquement arracher, de par la lettre de cachet, des bras de Jacques. On devine ce qui dut se passer entre les amants, les confidences de l'abbé, les reproches, les pleurs, les conseils de Lucile. Non-seulement Pierre Hardy était maintenant pour eux le détenteur de la fortune paternelle, il devenait encore le représentant de l'autorité, le rude devoir incarné, le remords vivant. «Cet homme est de trop!» Ce dut être le mot de cette femme. Ce qu'il advint, on le sait. Pierre Hardy fut tué. Comment? On l'ignorera toujours.
L'abbé Hardy, dans son Mémoire, a raconté tout au long ce fatal dimanche, la journée du crime.
Il devait, paraît-il, le surlendemain, regagner Toulouse; il avait payé déjà M. Vauvert, procureur au Châtelet, rue des Bourdonnais, et Morisset, greffier, rue des Deux-Boules, l'un et l'autre utilisés dans la contre-enquête. Tous ses comptes liquidés, rien ne le retenait plus à Paris. Ce matin-là, Jacques Hardy se leva de bonne heure. Il quitte la rue Coquillière, monte jusqu'à la rue de la Jussienne, où, à l'hôtel Louis-le-Grand, il dîne «avec tout l'appétit d'un jeune homme bien portant qui veut bien employer ses trente sols», et va faire un tour au Palais-Royal et y prendre le méridien. Il rencontre là son frère, le salue, lui trouve un air embarrassé (la version est de lui). Il devine que Pierre songe à Lucile, que peut-être va-t-il chez elle. Son frère seul, et son ami le plus intime, l'abbé Dalès, savaient où logeait la femme Gautier.
Jacques prit une chaise, s'assit et regarda les promeneurs. Il était dégustant et découpant une glace devant ce café Foy, où, deux ans plus tard, montant sur une table, Camille Desmoulins devait, d'un geste et d'un mot, pousser le peuple à la Bastille. On met en doute (c'est une parenthèse) l'histoire des trompettes de Josué, qui firent tomber les murailles de Jéricho; le cri d'un gamin de génie fit bien s'écrouler d'un seul coup les pierres de la forteresse despotique.