MOREAU DE JONNÈS 1776-1870
J'avais connu et j'avais aimé ce grand vieillard que la mort vient de prendre[16]. Il s'appelait Alexandre Moreau de Jonnès. Il avait fait, vaillamment, les campagnes de la République et de l'Empire. Il était parti, joyeux, avec les volontaires de Brest, lorsque la patrie en danger appelait à elle ses enfants, et, après une vie bien remplie, demeuré fidèle à ses beaux souvenirs, il s'était enfermé avec ses livres, son papier, ses plumes, et après avoir combattu pour la France républicaine, il s'était mis à conter ses malheurs et ses gloires.
[Note 16: Mai 1870.]
Moreau de Jonnès habitait un logis assez vaste, boulevard de La Tour-Maubourg. C'est là que, pour la première fois, je l'ai vu, assis dans son fauteuil, devant sa fenêtre et sa table de travail. L'homme était grand, solide encore et superbe, la tête puissante, un nez gros, les narines frémissantes d'un Mirabeau, ridé mais point défiguré, portant toute sa barbe, l'air d'un vieux soldat de la République, des mèches de cheveux blancs sortant d'une haute calotte de velours noir un peu semblable à celle des bourgeois florentins dans les fresques de Ghirlandajo et de Botticelli.
Il avait quatre-vingt-dix ans passés, quatre-vingt-dix ans de peines et d'efforts, de luttes ardentes, de combats sous tous les ciels, de souffrances à toutes les heures. Il les portait bravement, et son oeil profond, singulièrement vivant, étonné parfois, scrutateur toujours, avait encore des flammes de jeunesse et comme des éclairs d'été. De ce grand corps vigoureux sortait une voix grave, sonore, presque caverneuse, voix d'oracle ou plutôt d'Épiménide qui, sans quitter sa grotte, suivrait de loin les agitations des humains.
Cet homme, en effet, était d'un autre temps, d'un autre âge et d'une autre trempe que nous. Il ressemblait à ces témoins qu'on laisse dans les champs aplanis pour indiquer l'ancienne élévation des terres. Il avait, avec sa majesté d'ancêtre, l'attitude superbe d'un exemple et l'ironie d'un reproche vivant. Il semblait dire à la génération présente: «Nous étions ainsi et par le débris du passé jugez maintenant de sa valeur!»
Ancien soldat, après l'épée il avait pris la plume. Ses travaux de statistique, ses études d'économie sociale l'avaient conduit à l'Institut. Mais depuis douze ans il ne se rendait plus aux séances. Depuis douze ans, enfermé dans sa chambre comme jadis dans sa cabine de marin, il demeurait avec ses travaux et ses souvenirs, attentif aux choses du dehors, applaudissant de loin à ceux des nouveaux qui jetaient leur cri, affirmaient leur foi, et comparant, quelquefois avec amertume, d'autres fois aussi avec confiance, les hommes de jadis aux hommes d'aujourd'hui.
Il fallait le voir dans sa demeure, entouré de ses tableaux et de ses livres. Quelques toiles de l'école italienne, des maîtres de l'école de Bologne, et, parmi ces Guerchin ou ces Carrache, des esquisses de la Révolution française, Danton allant à l'échafaud, des portraits, des reliques, des dessins à la manière de David ou de Topino-Lebrun, son élève.
Je l'écoutais parler avec passion, stupéfait, fiévreux, enchaîné à sa parole. Tout ce que me disait cet homme avait pour moi le fantastique et l'attrait magnétique du rêve. Sa voix, encore un coup, semblait sortir du fond des siècles. Même il avait toujours ce style coloré et puissant, cette fougue et cette grande éloquence de l'heure d'éruption du volcan. Alexandre Moreau de Jonnès parlait en 1870 comme en 1792 à la tribune des Jacobins ou des Cordeliers. Les années, les épreuves, les revers, les défaillances environnantes, les lâchetés voisines, les désertions et les déceptions ne lui avaient rien enlevé de sa foi primitive et de sa conviction toujours intacte, toujours en sa force et en sa verdeur.
Parfois, en vérité, je croyais entendre parler le vieux Lakanal ou voir, à demi enseveli dans son fauteuil, le sombre Billaud-Varennes rêvant et contant les grandes histoires écroulées.