Cet homme eut un mouvement superbe, à un moment. Les pointeurs lui demandaient sur quel endroit de Villiers il fallait diriger leurs projectiles. Il le leur indiqua lui-même.
—Là, tenez, sur cette maison, à gauche. Une fois que vous l'aurez démolie, elle vous offrira un large passage; elle donne sur une grande rue, je la connais, cette maison, c'est la mienne!
L'artillerie, que dirigeait le général Frébault, avait été d'ailleurs admirable ce jour-là. Elle décida du sort de cette journée qui fut une victoire, victoire inutile remportée sur un terrain que nous devions abandonner quatre jours après. Les mitrailleuses renouvelèrent de ce côté leurs massacres de Gravelotte. Quelques mois plus tard, un de nos amis, officier de cavalerie, s'arrêtait dans la cour du fort de Vincennes, devant une batterie de ces mitrailleuses et demandait au soldat qui les gardait s'il était content d'elles.
«Je crois bien, mon capitaine, il n'y a rien de meilleur, quand on peut s'en servir à bonne portée.
—Ah! Et il paraît qu'il y en a qui ont fait de la besogne, à Champigny?
L'artilleur sourit doucement, et posant la main sur le canon noirci de ses pièces et les caressant comme un jockey l'encolure de son cheval:
—Ce sont justement celles-là, mon capitaine. Je vous garantis qu'elles ont travaillé. On a parlé, tenez, d'un régiment de uhlans détruit ce jour-là. Je ne sais si c'est vrai, ce n'était pas de mon côté, mais voici ce que je puis vous certifier, mon capitaine. Ma batterie était postée, entre Bry et Champigny, au tournant d'une route, sur un petit mamelon et nous la dissimulions derrière un abattis d'arbres qu'on peut voir encore sur le champ de bataille. Tout à coup voilà un bataillon saxon qui débouche des bois et s'engage, au-dessous de nous et à portée des pièces, vers Champigny. Nous laissons faire, et quand les Allemands sont tout à fait placés sous le feu des mitrailleuses, nous faisons une décharge qui pouvait compter. Aussitôt, voilà le bataillon qui se couche et ils restent là, à plat ventre, sans se relever. Nous nous disions, nous: «C'est bon, nous attendrons; que ce soit aujourd'hui, que ce soit demain, il faudra bien que vous vous releviez, et alors vous m'en direz des nouvelles!» Et nous demeurions là, guettant le moment, la main sur la mécanique. Ah bien oui, mon capitaine; il n'y avait pas de danger que les Saxons se relevassent! Nous les avons ramassés le lendemain, tous tués ou blessés, écrasés. Un bataillon écharpé net. Voilà le parti qu'on peut tirer des mitrailleuses.»
Récit exagéré de soldat, ou vérité stricte, toujours est-il que les hauteurs de Bry-sur-Marne étaient couvertes de cadavres allemands. On voyait, à travers les vignes, au pied des buissons, le long des routes encaissées ou des sentiers, leurs corps étendus, bossuant le sol de taches noires. Çà et là, parmi eux, quelque pantalon rouge de lignard ou quelque uniforme de zouave. Il ne reste plus là maintenant qu'un sol piétiné, où, en cherchant bien, on ramasserait à peine quelque débris méconnaissable de bidon ou quelque carton pourri de cartouche. Mais cette terre est imprégnée de sang. En remontant de Bry-sur-Marne vers Champigny, il y a, dans une ferme, à gauche, deux petits tumuli au fond d'un jardin potager. Ce double monticule n'arrêterait pas un moment le regard d'un passant. C'est pourtant là, dans un trou que j'ai vu creuser, près de la ferme, qu'on a enterré de pauvres diables foudroyés, défigurés, et des Prussiens, dont les pieds nus sortaient de leurs pantalons boueux. Je les revois encore avec leurs vêtements usés, couleur d'amadou, leurs cheveux blonds, leurs barbes rousses pleines de terre, leurs prunelles bleues et vitreuses. A côté d'eux, de ces colosses abattus, on enterra de frêles et nerveux petits Français, des enfants pour la plupart, dont les bras raidis, gelés par le froid, semblaient encore menacer l'ennemi. Il y en avait un, dix-neuf ans, presque imberbe, gras, la peau blanche et qui devait, vivant, avoir les joues roses. Pauvre enfant! son histoire était celle-ci: il s'était engagé au début du siége dans les zouaves, à cause de l'uniforme qui est joli, et puis parce qu'il fallait défendre Paris. A Châtillon, en septembre, dès le premier coup de feu, pris d'un trouble subit, il avait jeté son fusil et s'était enfui. Il était rentré dans Paris avec le flot des fuyards. A peine revenu, il se dit avec effroi, cette fois:
—Mais je suis donc un lâche?
Il se constitua prisonnier, le conseil de guerre le condamna à mort avec d'autres. Cet enfant était d'une famille parisienne dont les amis pouvaient approcher du gouvernement. Ils firent des démarches, le pauvre garçon fut sauvé et quand on lui rendit son fusil, il dit avec élan: «Cette fois, je m'en servirai!»