Petit oiseau, retourne, quitte moi! est assez ici de malheureux sans toi

Ou encore, c'est la charge des cuirassiers de Reichshoffen, le drapeau du 3e zouaves, toute une série de complaintes patriotiques nées de l'amertume de la défaite et qui ne sont point sans valeur morale, si elles n'ont que bien peu de qualités littéraires. D'autres fois, la veine satirique du peuple se fait jour dans quelques refrains comme les Coupures, où l'on rit du papier-monnaie, où comme dans Galurin, où un ivrogne se plaint que l'on impose les alcools; mais, en somme, le sentiment qui domine dans toutes ces productions tout à fait éphémères, mais très-caractéristiques, c'est le besoin, même inconscient d'amendement et de réforme, de «régénération»; puisque le mot est à l'ordre du jour.

Soyons sérieux, répète une chanson dont j'ai retenu ces quatre vers:

Qu'à l'ouvrage chacun se rue
Pour notre pays endetté;
Plus de révolte dans la rue,
Le travail, c'est la liberté!

Et la foule, au refrain, reprend avec le chanteur: Soyons sérieux. Au fond, il y a dans tout ceci des symptômes qui font plaisir. Peut-être bien (chose incroyable!) que la leçon subie par la France ne sera point perdue. Ce qui se passe dans les quartiers populaires nous pourrait le faire espérer, mais en revanche ce qu'on aperçoit dans les faubourgs aristocratiques nous cause bien quelque doute.

Ce n'est pas qu'on chante de ce côté, mais c'est qu'on expose une quantité considérable de petits factums et de petites images qui donnent à ces rues du faubourg Saint-Germain un aspect tout particulier. On se croirait certes dans une autre ville que Paris. Ce ne sont partout que photographies de Henri V et petits cahiers de biographies royalistes louangeuses. Ici le comte de Chambord apparaît cuirassé comme François Ier, portant sur les épaules un manteau fleurdelysé et recevant l'accolade de Jésus-Christ lui-même qui lui apporte la couronne de France. Là, ce même comte de Chambord, assis sur le trône de ses pères, donne audience à un groupe de jeunes femmes, dont l'une représente la Religion, l'autre la Foi; une troisième, la Vertu; une quatrième, la Charité; et d'autres encore, l'Alsace et la Lorraine. Dans le fond du dessin photographié à des milliers d'exemplaires, François Ier, Henri IV et Jeanne d'Arc, son étendard à la main, contemplent, en souriant, cette aimable audience royale. Ces tableaux sont partout, à tous les étalages, dans ce bienheureux faubourg.

Il y a aussi les cartes de géographie, cartes destinées à prouver que la dynastie des Bourbons seule a fait le bonheur de la France. Les provinces conquises par la monarchie y sont doucement marquées d'une teinte rose; celles qu'a perdues l'empire y figurent sous une couche de couleur noire. Quant aux conquêtes de la République et à l'unification de la patrie faite par elle, il n'en est pas question. Cette propagande royaliste multiplie également les brochures: Henri V raconté par un paysan, Henri V, père du peuple, etc., sans compter les prédictions de ce curé poitevin qui nous promet, pour dix sous, une série interminable de malheurs, lutte civile, réédification passagère de l'empire, guerre de sécession dans nos provinces du Midi; bref, un cortége de fléaux auquel la bienheureuse venue de Henri V mettra seule une fin dans un ou deux ans d'ici.

Tout cela ne serait, à la vérité, que fort comique, si ce travail de termites ne finissait par ébranler l'espérance et par mettre le doute dans les esprits. Et pendant que, dans ces quartiers légitimistes, ces emblèmes monarchiques, les portraits de M. de Chambord, entourés d'un cadre orné de la fleur de lis, et les photographies politico-religieuses s'étalent chez tous les libraires et les marchands d'objets de sainteté,—les brochures bonapartistes se glissent ailleurs aux devantures de certains vendeurs de livres et les portraits des souverains déchus, portraits faits récemment à Londres, réapparaissent rue Vivienne et rue de la Paix, dans des poses pensives faites pour attendrir les âmes sensibles au malheur.

Mais comme il faut des photographies pour tous les goûts, dans les quartiers bourgeois et même populaires, voici qu'on s'arrête maintenant devant une image nouvelle qui s'appelle le rêve de M. Thiers. Le président de la République est représenté assis, accoudé et songeant. Dans le fond du dessin apparaît une famille de braves gens, heureuse et souriante, puis un paysan poussant la charrue. Enfin la France, guidée par la République vers un champ de blé opulent, vers cette image palpable du bonheur qui a pour nom: l'abondance. Va pour un tel rêve, et si ce n'est qu'un songe, encore sera-t-on satisfait de l'avoir bercé, un moment, et d'avoir caressé cette espérance! Mais remarquez combien la physionomie de M. Thiers, vouée si longtemps aux coups mordants du crayon et à la caricature, prend peu à peu des traits populaires. M. Thiers devient de cette façon et restera pour l'avenir une sorte de bonhomme Béranger, plus petit de taille, plus malicieux et plus narquois, mais plus résolu aussi, plus actif et qui aura remis en selle son pays désarçonné[19].

[Note 19: A un an de distance, on voit, aujourd'hui, le chemin fait par la coalition monarchique et l'on peut, par là, mesurer l'ingratitude des partis. Mais quoi! est-il bien à jamais évanoui le rêve de M. Thiers? (24 mai 1873.)]