—Je ne sais même pas, dit-il, pourquoi je suis ici!
—Diable, fit l'autre, je suis donc plus instruit que votre Eccellenza. C'est comme assassin qu'on me loge. Et quant à vous, tenez, vous êtes un bon enfant, eh bien! vous êtes accusé d'avoir tué votre frère. Bah! qu'importe! Le vrai mot d'ordre est celui-ci: Du marasquin et de la gaieté. Un mauvais quart d'heure est bientôt passé.
L'abbé Hardy, qui nous raconte ce dialogue, ne nous dit pas si le Vénitien Titatarma passa le mauvais quart d'heure, mais il a soin de répéter que lui, sujet de Louis XVI, demeura trois mois dans ces cachots, rongé de vermine, sans chemise, misérable et malade. L'inspecteur de police le remit à la fin bien et dûment enchaîné aux autorités françaises, et on le reconduisit, une chaîne cadenassée à chacun de ses pieds et formant noeud sous le ventre d'un mulet rétif. Il passa de la sorte le mont Cenis, par le froid, par la neige, vêtu simplement d'un habit de camelot déchiré et les membres disloqués à chaque bond du mulet. On rencontre justement à mi-côte de la montagne une caravane de baladins montreurs de bêtes. L'odeur des fauves monte aux naseaux du mulet qui prend peur, galope et broie littéralement, secoue, torture son triste cavalier. Le voyage dura onze jours. A la fin d'octobre 1787, Hardy arrivait à Lyon au château de Pierre-Cise, où on l'enchaîna par le cou dans un cachot.
On lui laissait pourtant les mains libres. Il résolut d'en profiter; il voulait mourir.
«J'avais soustrait à cinq visites d'Argus plusieurs morceaux de verre bien taillants. J'en choisis un en forme de lancette, je pilai le reste que j'avalais, et je m'ouvris les veines.
«D'abord ma main malhabile et peu au fait d'une opération qui exige de l'expérience et de la pratique, ne pouvait en venir à bout, je me martyrisais inutilement; mais enfin, réunissant tout mon courage, j'entrai le verre si profondément, que je fis jaillir le sang. Non content d'y avoir réussi, je fis une ligature à l'autre bras, et, devenu plus expert, je donnai un autre passage à mon sang par une large ouverture, et je souffris beaucoup, parce que le verre ne coupe pas, mais déchire.»
—C'est le seul sang, ajoute-t-il, que j'aie répandu de ma vie!
Puis il écrivit sur le mur, avec son doigt trempé dans ce sang: Je meurs innoc…, et s'évanouit.
«Je meurs innocent!» On le croirait parfois.
M. le commandant du château, le marquis de Belle-Cise, était absent lorsqu'on vint annoncer la tentative de suicide du prisonnier; mais sa femme entra dans le cachot et fit donner des soins à Hardy. Il revint à la vie, ou plutôt la vie le reprit, pour ainsi dire. Et avec la vie, l'espoir, la soif de salut. Rien ne prédispose à l'existence comme un suicide manqué. Jacques Hardy, nouvel Achille, résolut d'en échapper malgré les dieux. Il récapitula ses chances de succès, fit appel à ses parents, demanda du papier, écrivit—et cela dans l'ombre de la nuit—rima, adressa lettres sur lettres, composa ce Mémoire dont j'ai parlé et que j'ai cité, remua terre et ciel, compila, copia, versifia. Tous ses écrits sont un appel à la pitié. Aucune faiblesse pourtant.